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| >Les rouages de la machine... |
En ces temps du narcissisme triomphant et de l’Ego hypertrophié,
le choix des métiers, des carrières professionnelles s’oriente largement vers des
rôles de premier plan, sur le devant de la scène: manager, sportif de haut niveau, top-modèle,
actrice, pilote de ligne, etc. Plus personne ne veut être un simple rouage de la machine, même si malheureusement,
les postes de pilotage ne sont pas ouverts à tout le monde.
Pourtant, tous les rouages ne sont pas dévolus à une simple figuration. Pis encore, sans eux rien
ne marcherait ou ils pourraient provoquer certains incidents aux conséquences difficilement mesurables.
Parmi de telles fonctions: celle de traducteur et d’interprète, métier que je m’honore d’exercer.
A première vue - si tant est qu’on y voit quelque chose - l’interprète ne représente pour
le public qu’une parole venue d'on ne sait où. Parfois "off" à la télévision,
remplaçant celle de l’orateur ou sortant d’un casque, ce qui fait parfois ressembler les institutions internationales
à de bien étranges rituels.
Derrière ces aspects sensoriels, se cachent des hommes et des femmes dans des cabines surchauffées,
faisant preuve d’une concentration et d’une agilité mentale dignes d’un sportif de haut niveau. Parfois,
on entrevoit une personne accompagnant deux politiques dont on se demande ce qu’elle peut bien faire là
si on ne sait pas qu’il s’agit de l’interprète.
Or, ce type de rôle requiert non seulement une solide formation, une expérience qui ne se bâtit
pas en un jour, car il comporte une responsabilité lourde. En effet, une erreur d’un interprète pourrait
avoir des conséquences importantes lors de négociations entre entreprises, sur le plan diplomatique,
etc. Le risque est palpable: avec la tension nerveuse (il faut à la fois écouter, analyser, traduire
et restituer), le faux pas est vite fait. Je me souviens du regard courroucé d’un politicien qui s’était
senti insulté par ma faute tout simplement parce que j’avais confondu un mot avec un autre. Heureusement
que j’avais alors pu sauver la situation, mais je n’en menais pas large…
Bref, on est, comme au théâtre , sur une scène et l’erreur passe difficilement inaperçue
du public.
D’un autre côté, la satisfaction est aussi intense, lorsqu’une réunion dans laquelle on a servi
de trait d’union indispensable, permet d’aboutir à un contrat important ou à un accord. Dans ce contexte,
on se rend compte à quel point on a été un maillon essentiel de la chaîne.
La fonction de traducteur est certes beaucoup moins stressante. On travaille sur papier, on peut réfléchir
davantage à la phrase, la refaire si on veut, un peu comme au cinéma où on peut rejouer la
scène jusqu’à ce qu’elle convienne. Le travail de traduction est davantage un travail de précision,
d’analyse en profondeur, de décortication des textes. Dans ce cas aussi, la responsabilité est importante:
une clause mal traduite dans un contrat peut entraîner des procès à n'en plus finir. Les textes
sont également la vitrine des entreprises. Une traduction mal ficelée pourra nuire énormément
à son image de marque et à sa crédibilité. Par ailleurs, le traducteur joue un rôle
de censeur car, par son travail d’analyse en profondeur des textes, il en décèle aussi les failles
qu’il peut présenter à l’auteur et parfois aussi rattraper une boulette de taille. Je viens encore
d’en faire l’expérience il y a une semaine.
Plus dangereux que les paroles de l'interprète dont le travail est purement oral, les écrits du traducteur
restent. Et on peut les juger durant des années. L’audience est large et les critiques peuvent fuser de
partout. Mais les félicitations aussi, ne soyons pas (faussement) modestes.
Ce type de travail est fait par des personnes que l’on ne voit pas, que l’on entend tout au plus, par des personnes
apparemment de moindre importance. Mais c’est précisément ce rôle qui est décisif pour
l'ensemble de la communication. Le petit engrenage qui fait tourner ou s’enrayer la machine. Mais l'ombre n’est
pas l’apanage des traducteurs. Ce métier, je l’ai choisi pour illustrer mon idée, parce que je le
connais bien. Mais il en est de même pour les techniciens, les informaticiens et bien d'autres, sans lesquels
notamment, les fameuses start-up sur le Web n’iraient pas bien loin. Sans parler des “soutiers” du Parlement européen,
travaillant au troisième sous-sol, et sans lesquels ces chers parlementaires seraient bien mal lotis. La
liste est encore très longue. Arrêtons de vouloir jouer aux stars, pour nous rendre compte que l’on
peut s’épanouir dans des rôles de second plan. Et ayons la certitude d’être les piliers sur
lesquels s’appuient les rôles de premier plan qui sont souvent joués par des colosses aux pieds d’argile.
Alors, ne sommes-nous pas tous des hommes d'(e moindre) importance ? |
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