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L'arrestation de l'ancien dictateur chilien, Augusto Pinochet, intervenue à Londres
le mois dernier, a été accueillie avec un mélange d'incrédulité et de satisfaction
par tous ceux qui, au Chili comme dans le monde entier, jugeaient indécente l'impunité dont jouissait
ce personnage, au vu de la gravité des crimes dont le régime qu'il présidait s'est rendu coupable
pendant les presque 17 ans de son existence. Commandant en chef de l'armée de terre jusqu'au début
de cette année, puis sénateur à vie, il a pris soin de verrouiller sa situation avant de quitter
le pouvoir à l'issue d'élections remportées par les opposants à la dictature. Pendant
toutes ces années, Pinochet n'a exprimé que son autosatisfaction devant le "devoir accompli"
et il a essayé de se construire une image de "père de la nation", celui qui a rendu possible
la prospérité du pays et son retour à la démocratie, sans oublier de laisser planer
la menace de récidive au cas ou "les circonstances le rendrait nécessaire". Ce triste sire
n'a jamais exprimé le moindre regret au sujet des crimes commis par ses subordonnés, et dont nul
ne doute que la plupart ont été le résultat d'ordres explicites de celui qui prétendait
que "pas une feuille ne bouge dans ce pays sans qu'[il] ne le sache". |
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On aurait pu souhaiter que Pinochet soit jugé au Chili même, mais on ne pouvait
que constater l'impossibilité d'un tel dessein. La ténacité de juges espagnols, au premier
rang desquels le courageux Baltasar Garzòn, qui cherche à établir les responsabilités
dans l'assassinat ou la disparition de ressortissants de ce pays sous la dictature du Chili, a enfin payé
lorsque le mandat international pour pouvoir entamer une procédure d'extradition a eu pour effet la mise
en route d'une procédure qui fera jurisprudence. La confirmation du bien-fondé de la démarche
de la plus haute juridiction espagnole et la décision de la Chambre des Lords en Grande-Bretagne refusant
à Pinochet l'immunité diplomatique s'inscrivent dans une logique qui vise, au-delà de Pinochet,
d'autres tyrans de la planète qui se rendent coupables de crimes contre l'humanité. |
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Nous ne pouvons pas passer sous silence les implications de cette affaire sur la situation
interne au Chili. Si la démocratie s'est consolidée dans ce pays au cours des 8 dernières
années, si les réussites dans le domaine économique des gouvernements de la Concertation pour
la Démocratie sont incontestables (même si les politiques peuvent comporter aussi des aspects qui
prêtent à discussion), la période post-dictatoriale au Chili comporte une faiblesse majeure:
la tentative d'étouffement de la mémoire qui l'accompagne (et dont on peut craindre parfois qu'elleen
soit une condition imposée au pays par ceux qui ont intérêt à ce qu'il en soit ainsi).
L'amnésie collective n'est pas le meilleur moyen d'un avenir d'un avenir pacifié. La réconciliation
nationale, certes nécessaire, ne saurait se construire sur l'oubli des fautes commises, sous peine de les
voir resurgir demain. Le travail de deuil ne peut se faire que lorsque la vérité est établie,
le pardon des crimes (pour autant qu'il soit possible) ne peut s'accorder que sur la base du repentir du criminel.
Voir parader les tortionnaires et leurs supporters (dont les groupies hystériques des beaux quartiers sont
l'expression la plus choquante mais certainement pas la plus dangereuse), voir la haine percer sous le vernis démocratique
qu'ils essayaient de revêtir, ne peut que renforcer la volonté de poursuivre le travail entrepris
pour rendre possible, au Chili et ailleurs et dans des conditions compatibles avec une justice digne de ce nom,
la traduction de Pinochet devant des juges décidés à éclaircir les responsabilités
de l'ancien dictateur dans les crimes dont il est accusé. |
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