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Chronique des salles obscures
..Danièle Canton
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15 juin 2002

« Irréversible » de Gaspar Noé avec Monica Bellucci, Vincent Cassel, Dupontel
Gaspard Noé avait déjà défrayé la chronique avec son « seul contre tous » : un film noir qui décrivait la lente dérive d'un boucher aigri et haineux, rongé par une paranoïa justifiant à ses yeux toutes ses mesquineries et ses violences au quotidien, tonalité essentiellement raciste et sexiste. Ce qu'il est, son mal-être, ses échecs, c'est de la faute des autres. Et même sa fille, abandonnée par lui, va devoir subir ses misérables pulsions…
On avait pu voir dans ce film une sorte de délire ambigu et on ajouterait aujourd'hui, à la lumière (?) des derniers évènements une préface à la gangrène Lepéniste.
Irréversible, le nouveau film de Gaspard Noé, commence par une scène de ce pauvre personnage de « Seul contre tous ». Le ton est donné. Le pessimisme de Gaspard Noé va se débonder. Déjà les médias se font l'écho de la violence extrême de certaines scènes, de la gratuité, de la complaisance de ces violences. Se faisant, les médias jouent eux-mêmes un rôle ambigu (mais peut-on l'éviter ?), attirant un public « alléché » par le porno, le sadisme et gênant peut-être les autres de voir simplement le film, sans a-priori. Manipulation ! Conditionnement !
Question pessimisme, le spectateur est servi ! « Le temps détruit tout »scande inlassablement Gaspard Noé, à grand renfort de couleurs sombres, sanglantes, de sons stridents, rauques, de caméra qui virevolte comme aspirée par des murs, des cris, des lumières heurtées…Et un flash back de beauté et de douceur sur un avant, une sorte de « paradise lost », des enfants qui jouent, une femme épanouie qui lit, qui rêve, qui songe…
Le film est monté comme à l'envers : d'abord Marcus (vincent Cassel)est emmené sur un brancard vers un hôpital pendant que son ami Pierre(Dupontel) répond par monosyllabes, hébété à la police. Puis on assiste à la violence déchaînée de Marcus et de Pierre vengeant Alex(Monica Bellucci), cette superbe femme, libre, épanouie, généreuse, femme plantureuse pleine de vie rêvant de donner la vie , Alex qu'un sale type vient d'abîmer au dernier degré. « Irréversible »
Que dire de ce film ?
Complaisant ? Ambigu ? Gratuit ? Dangereux ?
Peut-on utiliser un fait divers pour légitimer une philosophie amère et pessimiste de la vie et du genre humain ?
N'est-ce pas réducteur ? N'est-ce pas oublier le phénomène de «  résilience » que décrit si bien Boris Cyrulnick ? Nous sommes tous des traumatisés de la vie mais même les plus mutilés ont leur chance de se refaire.
Est-ce cela la vie ?
N'y a-t-il pas de l'erreur de jugement et de la perversité à ne sélectionner que les violences, comme la télévision qui tourne en boucle les agressions et génèrent le sentiment d'insécurité.
Que penser des réactions, un peu primaires et inquiétantes, d'un public, généralement très jeune, à la sortie du film :
et en plus, Marcus s'est trompé de mec quand il se venge !
qu'allait-elle faire dans ce passage obscur ?
tous ces malades, il faudrait les supprimer…
il faut dire qu'Alex était bien provocante.
et avec tous ces drogués qui ne pensent qu'au sexe.
que fait la police ?
« Irréversible » est un film d'auteur et Gaspard Noé laisse son désespoir, s'exprimer et il le fait avec une efficacité quasiment Célinienne.
La question est : qui voit ses images ? Comment seront-elles interprétées ? Quelles pathologies vont-elles rencontrer et susciter ?
Beaucoup de questions…Pas de réponse.
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