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| > Au Conseil de L'Europe, Strasbourg... |
Mme Elena Katzarova, porte-parole d’Amnesty
International était récemment venue
s’exprimer devant le Conseil de l’Europe
sur les exactions commises en Tchétchénie
à partir de témoignages recueillis à l’occasion d’un récent voyage en Ingouchie. Elle
répond aux questions du Str@sbourg Webm@g.
Vous rentrez d’Ingouchie. Pouvez-vous me dire précisément
quand vous y étiez?
J’en viens. J’y ai passé une semaine fin mars.
Des informations très actuelles, donc. Dans
votre rapport, vous évoquez des témoignages d’atrocités perpétrées en Tchétchénie.
Pouvez-vous en dire davantage ?
Cette mission était la seconde d’Amnesty International dans la région, après une première
en novembre dernier. J’y avais alors rencontré des réfugiés tchétchènes victimes
de mauvais traitements et nous avions publié un rapport en décembre intitulé “For the motherland”
(pour la Mère patrie). Nous y décrivions des incidents tels que des attaques sans discernement, des
attaques directes des populations civiles par les forces russes et une seconde partie était consacrée
aux persécutions de civils Tchétchènes à Moscou par la police locale: arrestations
arbitraires pour défaut de permis de séjour imposé par le gouvernement local assorties de
tortures, mauvais traitements par la police locale. Nous avons évoqué des cas individuels.
Donc aussi à Moscou ?
Bien sûr ! Les autorités russes ont manifestement choisi les Tchétchènes pour cible
non seulement chez eux mais aussi dans le reste de la Fédération de Russie !
A l’occasion du second voyage, je me suis davantage concentrée sur les témoignages individuels de
personnes passées dans les camps de filtrage en Tchétchénie où elles ont subi des tortures.
C’était une entreprise fort délicate parce que ces gens craignent pour leur vie et font l’objet de
pressions par les autorités russes. En effet, avant leur libération, on les a menacés de tuer
leurs familles s’ils parlaient à quiconque de ce qu’ils avaient vécu. Devant leur réticence
à s’exprimer, j’ai dû leur offrir des garanties d’anonymat. J’ai donc recueilli des témoignages
indépendants de personnes différentes qui parlaient de tortures dans ces camps de filtrage et en
détention en Tchétchénie, allant des électrochocs, des coups avec des bâtons
et des marteaux à certains cas de sciage de dents, de viols de femmes, d’hommes et d’enfants de moins de
13 ans… J’ai aussi recueilli des rapports médicaux concernant notamment des personnes décédées
après avoir été libérées des camps à cause des blessures qui leur ont
été infligées en détention. Tous ces éléments ont été présentés
à l’occasion d’une conférence de presse à Moscou après notre retour d’Ingouchie. Sur
ce, le gouvernement russe a publiquement affirmé qu’il n’existait pas de camps de filtrage secrets et donc
pas de torture. J’ai en outre entendu des témoins qui ont parlé du transfert de plus de 300 personnes
d’un camp désormais connu du monde entier - le camp de Tchernokosovo - à un autre, deux jours seulement
avant la visite officielle de la Commission de prévention de la torture du Conseil de l’Europe. Nous pensons
que l’on a tenté de dissimuler les proportions réelles des atrocités. Ce que nous demandons
par conséquent ici aux membres du Conseil parlementaire - et mes collègues font la même démarche
auprès des Nations Unies et de la Commission des droits de l’homme - c’est une enquête internationale.
Nous doutons de la volonté politique et de l’objectivité du gouvernement russe pour faire la lumière
sur ces exactions.
Pensez-vous que les choses pourraient changer avec
l’élection de M. Poutine, ce qui était prévisible depuis longtemps ? Nous pensons là
à des manipulations politiques et électoralistes.
Il serait fort consternant que l’élection d’un nouveau président modifie l’attitude des tribunaux
et des enquêteurs et procureurs. Notre propos est l’instruction de crimes contre des populations civiles.
Nous parlons de l’ouverture d’enquêtes judiciaires en Russie et le fait qu’il y ait ou non un nouveau président
ne devrait pas avoir d’influence. En tout état de cause, je doute que l’attitude de M. Poutine envers la
Tchétchénie change. Il a commencé la guerre en tant que candidat à la présidence.
Pourquoi changerait-il d’attitude maintenant ?
Nous avons beaucoup parlé des exactions commises
par les Russes. Y a-t-il aussi des informations sur des crimes commis par les Tchétchènes ?
Oui, nous avons aussi enquêté sur des crimes à l’actif des Tchétchènes. Nous
avons ainsi des rapports sur l’assassinat de prisonniers de guerre russes, l’utilisation de civils ou de villages
comme boucliers vivants. Les combattants tchétchènes, en investissant des villages, savaient pertinemment
que les Russes allaient les attaquer après leur départ et ne semblaient guère s’en soucier.
Nous sommes également préoccupés par la problématique des otages, notamment par le
rapt de journalistes et de membres d’associations humanitaires. Nous avons récemment appris le meurtre d’un
journaliste, Wladimir Yetsina, qui avait été enlevé avant la guerre pour obtenir une rançon
et nous avons appris que pendant la guerre, des groupes d’otages étaient plusieurs fois transférés
d’un camp à l’autre. Entre les mains de quel groupe armé sont-ils maintenant ?
Et maintenant, vous espérez que les institutions
européennes mais aussi les Nations unies ouvriront des enquêtes et imposeront des sanctions à
la Russie ?
Ce que nous demandons, ce sont des enquêtes, des investigations internationales sur ces crimes. Vous avez
certainement entendu parler de l’initiative actuellement en discussion du Commissaire aux droits de l’homme, M.
Gilles de Roblès qui demande l’institution d’un bureau avec les autorités russes avec l’envoi de
trois experts européens pour assister les autorités russes dans les investigations. Je suis toutefois
assez réservée quant à l’avenir de ce bureau: les représentants du Conseil de l’Europe
pourront-ils vraiment travailler de façon efficace ? Je reconnais cependant aussi que c’est un premier pas
et une sorte de compromis avec les autorités russes qui ne veulent pas entendre parler d’enquêtes
internationales sur ce qu’ils considèrent comme une affaire interne. Mary Robinson, commissaire aux droits
de l’homme des Nations Unies rentre de Tchétchénie. En ce moment même, elle est en train de
rendre compte de son voyage à la Commission des droits de l’homme à Genève. Elle a demandé
à visiter la plupart des endroits considérés comme secrets et les lieux de détention
mais s’est heurtée au refus du gouvernement russe. Elle a aussi demandé une enquête nationale
russe. Tout cela est positif mais le projet de résolution comporte des termes relativement modérés:
les violations des droits de l’homme n’y sont même pas nommées. Il ne parle pas de torture et de mauvais
traitement, d’exécutions sommaires, d’arrestations arbitraires, etc. Nous demandons un ton ferme, nous voulons
adresser un message fort au gouvernement russe.
Espérons que vous serez entendue !
J’aimerais aussi vous demander votre avis sur le journalisme sur Internet…
Je pense que c’est formidable, que c’est l’avenir. Je suis moi-même journaliste. J’ai exercé ce métier
en Bulgarie, mon pays d’origine, où nous avions lancé en 1989 le premier journal d’opposition nommé
“Democracy” puis j’ai fait un diplôme à l’école de journalisme de l’université de Columbia,
aux Etats-Unis. L’évolution technologique est assez étonnante. En Bulgarie j’avais commencé
sur une simple machine à écrire. Nous produisions notre journal avec de vieilles machines offset
puis nous en sommes venus au traitement de texte et maintenant depuis quelques années nous avons cet outil
impressionnant, cette gigantesque bibliothèque virtuelle qu’est l’Internet.
Peut-on s’exprimer librement sur l’Internet dans votre
pays ? Il existe toujours une forme de censure sur le Web dans certains pays…
J’ai lu que les services secrets russes, le FSB (ex KGB), envisageaient d’espionner les e-mails et échanges
sur Internet mais il y a aussi de nombreux problèmes éthiques parce que tout le monde peut publier
tout et n’importe quoi sur le Web. Qui saura séparer le bon grain de l’ivraie sans pour autant être
censeur ? Je crois néanmoins que de telles questions se posaient déjà à l’époque
de Gutenberg avec l’invention de l’imprimerie mais qu’elles seront résolues avec le temps. |
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