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29 octobre 2002
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| >En finir avec « l'immigritude »... |
Un journaliste européen, Daniel Riot, et
un sociologue franco-marocain, Driss Ajbali, voient l'immigration comme le miroir de toutes les peurs et de toutes
les crises de la société. Un pare-feu contre les explosions qui menacent dans les banlieues d'Europe.
Un pare-vent contre le populisme ambiant. Un appel à une révolution culturelle et politique. Une
exhortation pour l'intégration… européenne. Dialogue et explication.
Strasmag.com :«
Ben Laden n'est pas dans l'ascenseur » C'est un titre aguicheur ou provocateur ?
Daniel Riot : Révélateur.
Driss Ajbali : Ben
Laden est l'Homme, non pas de l'année mais du siècle naissant. Il est l'Homme de toutes les peurs.
Il est l'ultra-terroriste. L'Hyper-terroriste, comme dit François Heissbourg. Il incarne l'Arabe dangereux,
le Musulman fondamentaliste, à la fois moderne et archaïque, intelligent et fanatique. Et s'il peut
frapper l'Amérique au cœur, c'est qu'il est supposé pouvoir atteindre le monde entier.
Il incarne ces peurs importées, ces angoisses nées de conflits extérieurs à l'Europe
occidentale qui trouvent une résonance extrême dans nos sociétés. Ces peurs lointaines
sont amplifiées par les violences urbaines dans nos quartiers dits sensibles dans le sens sismologique du
terme.
L'image de ces quartiers étant elle-même ethnicisée, ils apparaissent donc comme des chevaux
de Troie peuplés par des immigrés et surtout des français enfants d'immigrés considérés
comme des suspects. Ben Laden a des agents cachés et ses taupes sont censées être disséminées
dans nos territoires. La peur lointaine devient dés lors une peur de proximité. Nos ennemis extérieurs
deviennent nos voisins. La cinquième colonne de jadis est ressuscitée. Faites attention, ils sont
peut-être dans votre escalier ou votre ascenseur…
DR : Ce n'est pourtant
pas Ben Laden qui est responsable des enfants tués ou blessés par des ascenseurs mal entretenus dans
des immeubles inhabitables et indignes du niveau de nos sociétés chargées d'injustice, mais
opulentes. Ce n'est pas Ben Laden et ses soldats de l'Ombre qui sont responsables de notre urbanisme sans urbanité,
de nos sociétés fragmentées, des phénomènes d'exclusions, des discriminations
en tous genre, des crises de l'école, de l'Etat, du politique, de la pensée…Il faut, bien sûr,
combattre Ben Laden. Il faut faire une vraie guerre au terrorisme. Et dieu sait que c'est un combat difficile qui
exige vigilance, persévérance. Mais il ne faut pas que cette impérative nécessité
soit l'arbre qui masque la forêt de nos peurs et de nos crises.
Strasmag.com
: Comment est né ce livre ?
DR : C'est l'aboutissement
d'une rencontre. Driss est un homme de terrain et un sociologue. Parmi ses engagements, il préside un organisme
départemental qui a été crée en 1952 pour accompagner l'installation des immigrés
ou les gens des colonies. 1952, c'est deux ans après la naissance du Conseil de l'Europe. Pour marquer cet
anniversaire, il a décidé d'organiser un colloque sur les expériences européennes de
gestion des questions de l'immigration. Ou plutôt des migrations. Il m'a associé à la préparation
et à l'animation de ce colloque. C'est dans les échanges et la réflexion sur ce colloque qu'est
né le désir d'un ouvrage commun. D'un désir qui est né d'un constat terrible : les
peurs font trop peur. On va finir par avoir peur de ne plus avoir de… peurs. Notre époque est auto-anxiogène.
DA : Notre complémentarité
s'est révélée stimulante. Nos origines, notre champ culturel, nos expériences, nos
croyances, nos engagements ne sont pas les mêmes. Je pense avoir apporté à Daniel une possibilité
de mieux comprendre les problèmes d'une immigration décriée mais indispensable. Lui m'a fait
prendre conscience de la dimension européenne des choses, de l'impératif besoin de continuer le chantier
d'une Europe Unie, de combattre les idées frileuses ou nationalistes dans une perspective européenne.
Strasmag.com :
Etes-vous d'accord sur tout ?
DR : Sur tout, sûrement
pas. Ce serait grave. Deux modes alimentent la crise de la pensée : la recherche du consensus mou et la
recherche d'une fausse unanimité, le gommage des désaccords. Il faut tirer partie de la dynamique
engendrée par le choc des divergences. C'est le choc des ignorances et des intolérances qui est fâcheux.
C'est pour cela que nous vivons une crise de la rencontre, du débat, de la discussion. Paradoxe des paradoxes
: cette ère de la communication se caractérise par une crise aiguë de ce que j'appelle la «
relationalité ». un terme que je préfère.
DA : Nous avons
des différences de sensibilité dans l'approche du Proche-Orient par exemple. Nous l'écrivons
d'ailleurs. Mais rien de fondamental. Nous savons l'un et ‘autre trouver des solutions de dépassement des
divergences. C'est comme en maths, il faut élargir le problème quand il est insoluble. Il est clair
que nous n'aurions pas écrit ce livre sans une grande complicité d'esprit et sans accord de fond
sur l'essentiel. Or l'essentiel, c'est l'idée de l'Homme, de la personne, la conception d'une société
solidaire, le sens qu'on donne aux mots agités comme des valeurs trop souvent trahies ou oubliées
: liberté, sûreté, égalité, fraternité, démocratie, citoyenneté…
Strasmag.com
: Vous écrivez que votre essai est politique. Vous roulez pour qui ?
DA : Pardon ? Si
vous lisez bien, vous ne poserez plus la question…C'est un essai politique dans le sens où nous faisons
des diagnostics et des propositions qui peuvent, comme disait Castoriadis, élargir le champ de la liberté
et des libertés. Il est politique aussi dans la mesure où nous sommes inquiets des vents mauvais
pour la démocratie et les droits de l'homme qui soufflent sur l'Europe. Nous sommes clairement contre les
extrémismes, les populismes, les intégrismes, les racismes. Vraiment et très franchement.
DR : Moi je n'ai
qu'une carte. C'est une carte de presse. C'est une carte politique dans la mesure où, comme dit Françoise
Giroud, on ne peut pas faire le métier de journaliste si on n'a pas un sens aigu du service public, du service
du public. Mais la politique ne veut pas dire politicien.
En une époque ou les libéraux vivent les pannes du libéralisme et où les socialistes
sont en quête d'un nouveau socialisme, c'est une position à la fois facile et difficile. Facile parce
que nous ne sommes que des décrypteurs. Difficile parce que la situation est complexe. Elle exige ce que
Morin décrit comme une pensée complexe.
Notre démarche est une modeste tentative d'éclaireurs, des passeurs d'idées. C'est notre métier.
Je dis notre puisque Driss, outre son travail de sociologue, est aussi chroniqueur dans le journal marocain Libération.
Strasmag.com
: Vous réclamez des progrès nouveaux dans la construction européenne. N'est-ce pas la construction
européenne qui explique en partie les poussées de populisme et de la xénophobie ?
DR : C'est curieux
ce réflexe qui consiste à supprimer le Code de la route parce qu'il y a trop d'accidents. L'Europe
unie a été crée pour en finir avec les guerres nationalistes et les idéologies de l'inhumanité.
Elle n'est pas achevée. Et l'actualité nous confirme que les vieux démons n'ont rien de vieux
ou de moribonds. Les tragédies du passé ne sont pas un vaccin contre les monstruosités possibles
d'aujourd'hui ou de demain. La Bête, comme disait Brecht, est toujours là, en nous. Hitler, comme
disait Pierre Legendre, a été vaincu par les armes, non par les arguments. C'est le non-achèvement
de l'Europe qui favorise, en partie, le populisme, la démagogie et les réflexes ou les pulsions «
autruicides », selon le mot de Deleuze.
Sur L'Europe, il n'y pas que les partis de l'Internationale des nationalismes qu'il faut combattre. Il y les indifférents
et ceux qui s'appellent à tort les « souverainistes » qui, à gauche et à droite,
pèsent sur le climat politique et freinent les audaces et le dynamisme qu'il faut donner à la construction
européenne. Le vrai attachement à une souveraineté nationale passe par une souveraineté
européenne, donc par une intégration européenne dans le respect des diversités de ce
continent qui n'est pas qu'un cap d'Asie, qui est aussi la rive nord de la méditerranée.
DA : Intégration
! Vous avez entendu ? Le même mot pour désigner la politique française face aux phénomènes
de migrations et pour définir la construction supra-nationale et non seulement inter-gouvernementale de
l'Europe.
Strasmag.com
: Oui, c'est le mot que vous voulez…désintégrer.
DA : Tel qu'il a
été déformé et sali par le racialisme ou le racisme qui l'a inspiré. Mais pas
dans le sens riche qu'il peut avoir. En France, il est né de la colonisation en Algérie. Aujourd'hui,
il est présenté comme un « modèle ». Un modèle doit être exemplaire.
Nous en sommes loin. En Europe, le mot »intégration » a été pris dans son sens
scientifique et mathématique. Ce qui est sûr, c'est que l'ouverture vers et sur l'Europe, comme l'ouverture
vers des populations venues d'ailleurs pose les mêmes problèmes du rapport à l'autre, donc
de l'altérité. Ces problèmes sont au cœur de la crise identitaire qui est la raison même
de notre livre.
DR : Deux grands
partis dominent l'Europe : celui des frontières et celui non de l'effacement mais du dépassement
des frontières. Les lignes de « partage des eaux » entre le repli et l'ouverture transcendent
les lignes de clivages entre les droites et les gauches. Sur l'intégration européenne, il s'agit
de concilier des légitimités et des finalités antagonistes. Nations-Europe et Personnes- Union
des Etats-Nations. En France, il s'agit de déracialiser la notion intégration. De sortir l'immigration
de son ghetto. D'en finir avec (la formule est de Driss et je l'assume) l'immigritude, qui existe comme on pouvait
parler de la négritude. C'est l'une des clefs de ce livre.
Strasmag.com
: Vous relancer le « personnalisme » N'est-ce pas ringard ?
DR : Alain Touraine.
Ringard.? Edgar Morin. Ringard ? Montaigne. Ringard ? On est toujours le ringard de quelqu'un. Ringard, Paul Ricoeur
? Ringard, Luc Ferry, philosophe ? Ringard, Jacquard ? Tous ceux qui, nombreux mais trop silencieux, osent croire
en l'Homme et en l'Humanité indépendamment d'une croyance ou non en Dieu sont-ils ringard ? Pour
moi les ringards, ce sont à la fois ceux qui se laissent ronger leur « substantifique moelle »
par Nietzsche, qui a fini fou, ou par Heidegger, le « plus grand penseur » du siècle dernier
qui a été nazi. Bien sûr que ces deux philosophes ont su décrypter bien des choses,
mais ils ne font pas se vautrer dans la glose, remâcher leurs œuvres comme des chewing-gums usés.
Ringards, ce sont les passéistes et les rétro-futuristes, ceux qui ne conduisent qu'en fixant un
rétroviseur très sélectif, sans voir l'avenir en face. Ce sont les masochistes qui croient
davantage en l'avenir de l'inhumanité qu'en celui de l'humain. Nous, nous sommes des vrais pessimistes.
Nous savons que le pire est devant nous si nous ne savons pas susciter cette révolution culturelle qu'impose
l'évolution non décidée et non maîtrisée du monde.
DA : Pour moi, le
personnalisme qui est une découverte, sinon reniée du moins occultée, de l'Occident judéo-chrétien,
est au fondement même de l'idée moderne de l'Unité européenne. Il peut et doit être
la source d'une modernisation de l'Islam. Comme au cœur de l'islamisation de la modernité ! Les deux ne
sont pas contraire mais complémentaires.
DR : Le personnalisme
est au cœur de la conciliation, non seulement entre les fils d'Abraham, donc des trois monothéismes, mais
aussi au carrefour entre « ceux qui croient » et ceux qui « ne croient pas », ou croient
différemment, ou doutent ou ne savent pas…Tout le monde parle de crise identitaire. En fait, il s'agit d'une
crise « altéritaire » Une crise du rapport à l'autre, y compris à l'Autre inconnu,
celui de l'au-delà.
DA : Nos maladies
de l'immanence viennent d'une panne de la transcendance.
Strasmag.com
: Nous voilà loin des voitures brûlées, des violences urbaines et de Ben Laden…Vous ne sombrez
pas dans les pièges de l'intellectualisme ou de l'idéalisme naïf ?
DR : Pas du tout.
La vraie « pensée unique », c'est la pensée technocratique. Ou la pensée dogmatique.
C'est la pensée molle ou la pensée fermée. Il faut réapprendre à vivre le monde
en essayant de le comprendre. Ce n'est pas de l'intellectualisme de chercher à approfondir la démocratie,
à réfléchir sur les droits de l'homme, à tenter d'aider à la réhabilitation
du politique. Ce n'est pas de la naïveté de croire qu'un monde meilleur est possible. Qu'un réenchantement
du monde, comme dit Luc Ferry, est à portée de mains, de ces mains de l'homme qui, selon la formule
de Bernanos, sont les « seules mains de dieu ». Autant nous ne sommes pas d'accord avec Régis
Debray, par exemple, sur son «national républicanisme » passéiste, mythique, folklorique
voire pervers, autant nous sommes d'accord avec lui pour analyser les « événements »
d'une façon « médiologique » en prenant tous les « problèmes de société
» sous tous les angles, de la cave au grenier, des « soutes aux voûtes », sous toutes les
coutures, et dans toutes les dimensions. Dans les textes et dans les contextes. Dans leur lettre et dans leur esprit.
D.A : C'est en cela
que notre livre dépasse largement les problèmes posés par l'immigration. La crise sociétale
que nous vivons trouve dans les questions de l'immigration à la fois le bouc-émissaire, qui, par
nature a toujours tort, et le miroir qu'on a envie de casser. Parce qu'on n'y trouve pas l'image idéalisée
qu'on aimerait avoir de soi et que l'on croit mériter. Mais les phénomènes de l'immigration
constituent une chance de réconciliation des « ego » éclatés. Il s'agit d'en tirer
les leçons d'Humanité qu'ils comportent. L'avenir n'est écrit nulle part, comme se plaît
à dire Albert Jacquard.
Strasmag.com
: Peut-être, mais pour l'instant, l'avenir est plutôt incertain. Et pour les immigrés, et pour
l'Europe. Les deux intégrations sont en panne, non ?
DR : La crise des
crises, c'est celle de l'Espérance en effet. Mais quels beaux chantiers sont devant nous. Il n'y aucune
fatalité. Il faut réparer les ascenseurs qui tuent. Il faut réparer l'ascenseur social. Il
faut redonner à la construction européenne une force, une vigueur, une puissance.
DA ; La réhabilitation
du politique passe par trois actes majeurs. Réduire le fossé entre les mots et les actions, sortir
de la crise de la représentation que nous connaissons, tirer parti du grand chantier européen pour
dégager des raisons d'espérer. La France a des cartes fantastiques à jouer. A l'intérieur,
il faut effectivement lancer un vrai « plan Marshall pour les banlieues »,, en sachant que le plan
Marshall aujourd'hui représenterait quelque 99 milliards d'euro.
DR : En Europe,
Romano Prodi a raison de dire que la France doit être « le levain de l'Europe », d'une Europe
élargie mais aussi renforcée et tournée vers l'espace méditerranéen. Le non
achèvement de l'Europe, l'absence d'un vrai « pouvoir européen », fait que nous sommes
pris de vitesse par les événements, que nous sommes pris de court par une histoire qui semble s'accélérer
Mais les choses évoluent. Il faudra, rapidement, mettre au point une politique commune face aux flux migratoires
et face à la gestion de l'inter-culturalité. Cela viendra. La bataille de la Constitution de l'Europe
est lancée. Elle ne sera pas facile, avec la perspective d'un élargissement mal préparé,
vu avec méfiance, avec des divergences énormes à surmonter sur des sujets brûlant, dans
un monde dominé par cet individualisme de masse qui massifie l'individu et le réduit à sombrer
dans un narcissisme suicidaire et dans des réflexes possessifs égoïstes.
Egotisme et égoïsme sont les deux mamelles de la régression. Il faut réapprendre à
« écouter l'herbe qui pousse », savoir anticiper, replacer la personne au cœur des activités
humaines, publiques ou privées. Redonner du sens à la vie, donc faire des finalités le moteur
de l'action. Sortir de l'impasse de ce que nous appelons « les fuites des floués ». «
Vous voulez de l'immanence, dit Régis Debray, donnez de la transcendance ».
DA : Boutros Boutros
Ghali dit que la langue française qui doit servir de ciment à la coopération euro-méditerranéenne.
Il a raison : Il y a là davantage qu'une vocation : il y a une mission à remplir. Sans arrogance,
avec la fierté légitime de réussir un rendez-vous avec l'Histoire. Comme dans les années
50 avec la création du Conseil de l'Europe. Comme au moment de la réconciliation franco-allemande.
Comme au lancement du Marché Commun.
DR : C'est une France
dynamique et exemplaire dans une Europe cohérente, dotée d'un vrai pouvoir politique, qui peut le
plus et le mieux contribuer à une maîtrise de la mondialisation et d'un développement, ou plutôt
d'un co-développement plus équilibré sur une planète qui n'est pas condamnée
à l'auto-destruction. L'Histoire n'est pas finie. Et l'ère du Dernier Homme n'a pas commencée.
Daniel Riot, Driss Ajbali, Ben
Laden n'est pas dans l'ascenseur, Editions Desmaret
Dans le cadre de la sortie de l'ouvrage, l'association
Castrami organise un colloque placé sous le Haut patronage du Conseil de l'Europe et de son Secrétaire
général, Walter Schwimmer, les 21 et 22 Novembre prochains à Strasbourg. Pour toute information:
Castrami, 65 avenue de Vosges, F-67000 Strasbourg. Tel +33 (0)3 88 35 52 72 / courriel : castrami@wanadoo.fr |
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