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| >Télé... |

On est samedi soir. Il est 19h00. Des millions de petits yeux envieux se braquent sur TF1. L'incontournable Jean-Pierre
Foucault est aux commandes. Sourire malicieux, regard pétillant, l'animateur fait face au premier candidat.
Nous jouons pour 40 000FF. Petit roulement de tambour, lumière tamisée… Question : « Depuis
1960, quelle est la capitale du Brésil ? (a) Rio de Janeiro, (b) Salvador, (c) Brasilia ou (d) Recife ?
« Rio de Janeiro ! ». Goguenard, Jean-Pierre Foucault lui demande de bien prendre son temps avant de
répondre. « Vous avez l'air d'avoir un doute ». Sûr de lui, le candidat le regarde droit
dans les yeux. « Rio ! ». « C'est votre dernier mot ? ». « Oui, Jean-Pierre, c'est
mon dernier mot ! ». Nouveau roulement de tambour… « La réponse est… Brasilia ». Non tu
déconnes, ce n'est pas possible. Si, si mon gars, promis juré c'est possible. Mais bon… tu es quand
même reparti avec 10 000 francs. Je ne voudrais pas être cynique mais c'est plutôt bien payé,
non ? Mais bon, passons. L'histoire pourrait s'arrêter ici, être drôle mais ce n'est pas tout…
Ils sont venus en groupe ! Du moins c'est ce que les évènements à venir pourraient laisser
supposer. Je ne me souviens pas de son nom et puis ce serait vraiment vache de le rappeler. Suffisamment de personnes
s'en souviendront. Bref… Il devait avoir la trentaine, venait de Corrèze comme celui qui avait attendu deux
ans pour pouvoir dissoudre… Si, vous savez, le jokari, la mairie de Paris, les pis des vaches… Re-bref… Re-petit
roulement de tambour… Re-lumière tamisée… « Au Moyen-Age, les paysans travaillant pour un seigneur
étaient appelés (a) les Croisés, (b) les Bourgeois, (c) les serfs, (d) les Barbares ? ».
Franchement, là, il avoue qu'il ne sait pas. Je sais, c'est dur à croire mais c'est vrai. «
Je vais faire appel à l'avis du public ». « Vous utilisez donc votre premier joker… ».
« Oui… ». Petit rictus de l'animateur… Le public rend son verdict… « Je vais suivre l'avis du
public et je réponds (c), les serfs ». Oui, bien joué ! Trop fort, mon gars ! Question suivante
: « Dans la mythologie grecque, de qui Pénélope était elle l'épouse : (a) Ulysse,
(b) Minos, (c) Thésée, (d) Jason ? ». Allez, coup de fil à une amie. Elle a l'air sympa
mais pas très utile, genre pire que lui. Tout ce qu'elle peut dire est qu'il ne s'agit pas d'Ulysse. Tiens,
tiens… Un petit tour par le cinquante / cinquante. Restent Ulysse et Thésée. La tension monte, le
candidat réfléchit… Le caméraman resserre le plan sur Madame, le regard proche du désespoir,
noyée dans le public… « Réponse (a), Ulysse ». « C'est votre dernier mot ? ».
« Oui, Jean-Pierre, c'est mon dernier mot ». Quant à sa copine, celle qui avait évacué
Ulysse, out ! Comme quoi, cela peut aider de ne pas faire confiance à ses amis. Bon mettons, il a eu chaud,
c'était douloureux mais il a bien répondu. Et puis, tout le monde ne se souvient pas de sa mythologie.
Mais la suivante, là c'est terrifiant! « Quel est le nom du quartier d'affaires du centre de Londres
: (a) Big Apple, (b) Wall Street, (c) Little Italy, (d) La City ? ». « Humm. Je ne pense pas que ce
soit Big Apple… ». Balaiiiiise ! « Je ne pense pas non plus que ce soit Little Italy… ». Pas
mal… « Maintenant, j'ai un doute entre Wall Street et la City… ». Ah, quand même, j'ai eu peur…
Regard vers Jean-Pierre Foucault qui dissimule mal un fou rire naissant, puis vers Madame, genre « mais pourquoi
j'ai épousé cet abruti. Maman m'avait pourtant prévenue ! ». Et en plus il réfléchit,
il hésite ! Réponse ? La tension monte… Alors, alors… ? « Vous êtes plutôt joueur…
». « Oui… Allez, je me lance. Je vais dire (b), Wall Street ». « C'est votre dernier mot
? ». « Oui, Jean-Pierre. C'est mon dernier mot ». « Vous répondez donc (b), Wall
Street ». « Oui ». Ca y est, il l'a dit. Il a l'air convaincu, presque fier de lui. Je suis figé
dans le creux de mon canapé. Je n'y crois pas. Ne veux pas y croire. Je me sens vide de tout, impuissant
face aux évènements. J'ai envie de frapper le candidat, passer de l'autre côté de l'écran,
lui dire : « Tu as fait un pari avec des potes. Rassure moi, c'est bien ça ? ». Et bien non,
ce n'était pas une blague. Même Jean-Pierre Foucault, hagard, n'a plus envie de rire. Il est dépité,
s'essaye à un jeu de mots lamentable mais rien n'y fait. Le candidat quitte le plateau, déçu
de la difficulté des questions. Mon canapé m'absorbe. Et dire que quelques heures plus tôt
je lisais un article mettant en cause l'honnêteté des responsables de l'émission, soupçonnés
d'avoir soufflé certaines réponses au public et, par le biais de son vote, aux candidats… Enfin,
je me dis que la deuxième partie de l'émission me rassurera sur le niveau de culture de la population
française. Devinez… A la question « En France, laquelle de ces personnalités est nommée
et non pas élue : (a) Maire, (b) Député, (c) Ministre, (d) Sénateur ? », Sylvianne
nous répondra : « je serais tentée de répondre "sénateur" mais j'ai
un doute. Je vais donc demander l'avis du public ». Le dossier du canapé se creuse à nouveau.
Je glisse, n'en peux plus. Je reste sans voix, regarde autour de moi. J'aperçois un roman de David Lodge,
regarde la télécommande de la télévision, la prends en mains. La télé
est éteinte. Le livre est intitulé « Changement de décor ». C'est peut-être
ce dont j'avais besoin. Oui, j'en suis sûr maintenant. C'est mon dernier mot. |
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