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| >Vers un totalitarisme de l'inconsistance ? |
Annie Le Brun prend le train, l'avion, l'essai, le pamphlet, le poème et l'outrance
talentueuse pour aller toujours plus loin, dans le refus du médiocre, du dérisoire et de l'irrémédiable.
Si le consommateur s'alarme contre l'alimentation dévoyée, la pamphlétaire s'inquiète
dans Du trop de réalité, son essai (1) à la belle vitalité désespérée
(c'est-à-dire soulevé par toutes les raisons de désespérer), de «ce nouvel activisme
culturel », de cette «escroquerie à la communication n'ayant d'autre but que d'immuniser contre
tout ce qui pourrait être l'expression d'une protestation ou d'un refus » et qui aboutit à une
culture stérilisée. A « ce système de crétinisation dans lequel l'époque
puise sa force consensuelle » et qui fait de l'artiste un animateur socioculturel, à « cette
désinformation cultivée qui tient désormais lieu d'autorité culturelle », elle
oppose la dissidence absolue du poète. Pas « le subventionné de la société »
dont la surproduction intensive efface jusqu'à l'existence d'un désir d'ébranlement «
qu'il appartient aux plus grands poètes de réveiller parfois ». Pas le « chantre appointé
», dont « les pitoyables effets de manche » participent au formatage du registre lyrique et à
ce totalitarisme de l'inconsistance qui remplace la transmutation du langage par la juxtaposition. Mais celui qui
ferait parler encore la langue, qui ne serait pas langue de bois mort où se taillent des copeaux de vanité.
L'Albatros de Baudelaire trouverait-il encore l'espace de son envergure dans l'assourdissant Printemps des poètes,
dans ce « nouvel ordre de la promiscuité » où de « miséreux jeux textuels
» voisinent avec Hugo et Nerval et s'insèrent pareillement dans le zapping publicitaire ambiant ?
Si l'ouistiti à pinceau n'est pas nécessairement voué à un accomplissement pictural
ou à une carrière d'artiste peintre, le rimailleur ou le tireur de ligne ne sont pas davantage assurés
d'accéder à l'existence poétique…
« Aussi, écrit notre pamphlétaire, ne faut-il pas être surpris que le mot galvauder,
dont le sens premier est « compromettre par un mauvais usage », soit tombé en désuétude
comme bien des mots qui pourraient nous servir à décrire ce qui s'entreprend de part et d'autre.
Signifiant à la fois avilir, déshonorer, gaspiller, perdre, abaisser, dégrader, il nous serait
d'un grand secours pour représenter le but véritable de ces opérations sur la poésie,
comme les magasins Sonia Rykiel, afin de s'illustrer dans l'immonde « Printemps des poètes »,
mis en branle par des demi-solde de cette politique culturelle, nous en auront donné un exemple… »
Le poète fait du silence avec le langage. Là est le drame de l'époque : ceux qui n'ont rien
à dire ne savent pas le faire en silence. Et ils encombrent la place du temple avec leurs étalages
de bateleurs du verbe qui bouchent l'horizon par l'accumulation d'ersatz esthétiques… Si la poésie
est de la prose qui se cabre, ainsi qu'aimait à le dire Alain Bosquet qui ne se voulait pas poète
d'eau douce, on serait en droit de se demander ce qui se cabre encore dans une certaine écriture actuelle
qui flatte et floue au ras du bitume…
Pour Annie Le Brun, « le langage est devenu l'ombre de lui-même jusqu'à n'être même
plus porteur de l'ombre des choses » et il « couvre tous les trafics sur le sens jusqu'au blanchiment
des idées ». Mais à quoi bon encore en appeler à la verticalité d'une hiérarchie
de valeurs, face à « l'horizontalité d'un monde qui se développe en réseaux »
? Ces réseaux ont « délibérément choisi » le champ culturel pour s'instaurer
en système d'exclusion et de dévitalisation de ce qui précisément nourrit la poésie
et fait la véritable force poétique. Ils défont le sens et le sujet par une climatisation
sensible. Modernité textuelle et modernité informatique croisent leurs effets pour produire un langage
de synthèse dont l'avènement correspond à celle de « la raison technologique et de son
projet de maîtrise totale sur l'imprévisible liberté qui, dans chaque langue, s'invente à
réinterpréter le monde ».
Mais alors, que faire pour s'en sortir quand même, face à cette pensée unique de soumission
et d'insignifiance, face à cette « rationalité de l'incohérence » ?
Rien, si ce n'est « s'en remettre aux êtres qui, d'instinct, lui échappent. Uniquement grâce
à leur refus farouche de prêter le moindre sérieux à un monde de plus en plus grotesque,
il n'est pas peut-être pas complètement impossible de respirer ».
Donc, s'en remettre à une poésie qui ne se confondrait pas avec sa caricature. Celle d'avant le divorce
entre l'art et « la culture », entre l'œuvre d'art et le « produit culturel » ? Celle d'avant
la fracture entre le langage des origines et ces « misérables jeux textuels » ? S'en remettre
à celui qu'inspirerait peut-être l'art poétique d'un Luc Bérimont :
Ecrire pour se voir
Et non pour se montrer
Retrouver son histoire
Dans le vent, la fumée.
(1) Annie Le Brun, Du trop de réalité, Stock, 2000 |
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| >Le regard du poète... |
A Paris alors capitale du monde, Alfred Kern connut dans les années cinquante
et soixante les plus grands ( Adamov, Artaud, Beckett, Ionesco, Sartre... ) et produisait une œuvre romanesque
de premier plan. A partir de 1964, son art de voyance passe par la dépossession poétique et par le
pur exercice du regard par des images associant scéno – et photo-graphie. Plusieurs expositions sont consacrées
à son œuvre photographique (L'éclat et la transparence, La lumière des textes) : après
s'être fugacement établi dans la parole, le poète ne se rejoindrait-il plus qu'à la
crête de cet impersonnel qui sans cesse lui échappe – comme la trace de son effacement ? Il nous confie
son credo poétique :
« La poésie nous permet, entre la naissance et la mort, de sonder et d'entendre notre propre respiration
secondée par le toucher aventureux d'un corps et d'une peau. Celle-ci nous expose et nous situe comme un
habit de lumière dans la confrontation mouvementée des sens. C'est par son mimétisme qu'elle
est généreuse et risquée comme la danse qui ne prend pied sur le sol que pour quelques secondes.
Le temps d'un envol entre la séparation et le rapprochement : c'est le cérémoniel entre la
trasmission des sens et la parade d'un amour. Nous sommes à la fois l'animal et l'outil de la connaissance.
La poésie se prolonge d'elle-même comme la matière en fusion devenue l'ordinatrice de sa révélation.
A la limite d'un silence devenu dicible, c'est l'enlacement de deux être, la gestuelle du corps. Je vis de
la poésie comme d'un amour objectif par la simple présence. C'est un moment parfois difficile, épuisant
: une mort pour ainsi dire sans outrance. Le coucher du soleil m'accompagnant, il se prolonge comme un chant de
nuit : la mémoire subjuguée par le temps, c'est l'érosion de ma vie, la réduction d'un
monument de pierre en sable fin, en couronne lumineuse ou sonore, portée par le vent comme le contour fragile
d'une dune. Tel le pèlerin nomade je suis en définitive séduit par le brin d'herbe ou la rose
de sable renforcée par l'intervention du monde. En fin de route, c'est la vision du parcours, d'une croyance
la poésie nous convient comme une parole prêtée au silence.»
Le plan de développement de l'éducation artistique lancé par le ministre de l'Education nationale
prévoit de « faire entrer plus souvent les poètes dans les classes » et de régénérer
ainsi un modèle d'études trop théoriques qui ne laisserait pas libre cours à la créativité
et la sensibilité.
L'humain a mis des millénaires pour se tenir debout. A une époque qui se paye de mots, la poésie
offre plus qu'une manière de dire à ras de terre : une nouvelle chance d'habiter la cité et
de rendre habitable « la maison des hommes » - comme on réenchanterait une impasse déshéritée
ou une voie sans issue... Par l'exercice de ce regard qui, au paroxysme d'une disponibilité rêveuse,
pénètre la texture du réel et soulève la matière sensible du monde et des mots. |
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>Alfred Kern
82 ans |
Après des études de philosophie, de théologie et d'histoire,
il s'installe à Paris en 1947. Il y fonde la revue 84 avec André Dhôtel et Henri Thomas, y
enseigne l'allemand et y entame une féconde carrière de romancier : Le
jardin perdu (Prix Fénéon 1950), L'Amour profane (Prix Maurice Betz 1959), Le bonheur fragile (Prix Renaudot 1960).
Lecteur chez Gallimard, on lui doit la découverte d'auteurs germanophones capitaux comme Thomas Bernhard
ou Fritz Zorn.
En poésie, il publia chez Artfuyen : Gel et Feu (1989) et Le point vif (1991).
Le Printemps fait-il le poète ? (1) |
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