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| >De l'attraction des corps célestes |
Chaque année, l'amour est mis en promotion
dans l'hexagone : à peine sortis des festivités de la Saint-Sylvestre, les Français se mobilisent,
à la Saint-Valentin, pour le plus grand bonheur d'honorables corporations comme les fleuristes, les chocolatiers
les restaurateurs et les joailliers – n'y aurait-il que dans la vitrine de ces derniers que les cœurs seraient
assurés de vieillir en beauté ?
Déjà, être au monde, n'est-ce pas être disponible pour la rencontre ? Voire pour toutes
les rencontres, jusqu'à en épuiser le chant des possibles, en vertu du conditionnement erotico-publicitaire
en vigueur ?
A la Saint Valentin, les journaux publient les mô d'amour que les uns envoient aux autres pour s'aimanter
– le ramage comme « sésame ouvres-toi
» pour se voler dans le plumage ? Au XXIe siècle,
une personne sur trois vit seule et se rêve à deux. Avant de vivre à deux « toi »
sous le même toit et de se rêver disponibles à ses seuls plaisirs.
André Breton fut sans doute au vingtième siècle le dernier apologiste
de l'amour total. La nuit du 29 mai 1934, il traversa le miroir pour célébrer « la »
femme unique – cette nuit-là, ce fut Jacqueline Lamba.
Depuis, la littérature, abîmée entre nombril piercé et entrecuisse légère,
ne sait que rendre compte de l'impossibilité de l'amour, dans un monde obsédé par la performance,
la bonne santé sexuelle, la multiplication des prédations sexuelles et le souci d'ériger les
perversions en particularismes respectables, et ne croit plus qu'aux mirages miroitants dans le sillage du CAC
40 de l'incontinence lubrique en vigueur. N'existerait-elle que pour aider à comprendre ce qui se joue dans
le rapport à l'autre sexe ? Aujourd'hui, elle peine à dire ce qui s'épuise entre les deux
pôles du monde et à réenchanter en corps célestes les pitoyables exhibitions de la sottise
provocatrice…
On chante de moins en moins l'amour. Si Damia, Fréhel
ou Edith
Piaf faisaient corps avec leurs sentiments, les chantres
d'aujourd'hui parlent moins au cœur qu'à l'oreille ou aux hémisphères cérébraux
et avouent « parler d'amour comme on parle de
voitures » (Patricia Kaas). La chanson,
la littérature et le cinéma nourris d'amour fou se cherchent désormais d'autres aliments
sur le marché Jeune : le corps médical décrète l'amour bon pour la santé - l'essentiel
serait moins la vigueur de l'exercice que sa permanence à travers la multiplicité des opportunités…
«
Il fait dimanche tous les jours
A chaque fois que tu souris
C'est la revanche de l'amour… »
(Henri Salvador) |
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| > Le devoir de séduire |
En donnant leur chance aux croisements de trajectoires, le redoutable sens de l'opportunité
des séducteurs produit de la rencontre. Tout le monde est aimanté par les êtres séduisants
– mais chacun se méfie des séducteurs tout en souriant d'aise de se trouver au coeur d'une entreprise
de séduction…
On fonctionne comme des batteries : on se recharge par le contact. Mais les naufragés de la modernité
sont-ils capables d'assez d'amour pour se rencontrer pour de vrai ? Avons-nous assez d'électricité
pour attirer la foudre ? Qui est assez présent à soi pour faire présent de soi à l'autre
?
L'époque est à la prédation immédiate et sans avenir. Abîmé dans l'admiroir
aux alouettes tendu à sa vertigineuse vacuité et absorbé par la farce trash dont il s'ignore
le dindon, le narcissique individu contemporain se glorifie davantage de ses légèretés de
stakhanoviste de la drague que de ses éventuels engagements consentis
ou proclamés.
A l'heure où prospèrent la profession de « conseiller
en image » et les « écoles de séduction »,
séduire n'est plus un plaisir, mais un devoir. L'image : un trompe-l'âme
qui induit en tentation et détourne de la vérité des êtres ? La liberté de séduire
qui l'on veut, quand on veut : une nouvelle servitude « librement » consentie à un ordre marchand
des choses qui détourne de jouissifs appels à la liberté en injonctions consuméristes
à la vulgarité racoleuse ? Peut-être aussi un besoin de se « normoser »
et de trouver sa place de rouage dans une société technicisée qui réduit l'amour à
un « rapport » sexuel ou contractuel qui doit se « gérer », dans lequel on doit
« s'investir » pour s'y « accomplir » : s'agit-il d' « avoir quelqu'un » ou
d'avoir une sexualité pour « être
quelqu'un » ? |
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| > Rendez-vous avec son ombre ? |
Un prétendant célibataire à l'investiture démocrate pour la prochaine
élection présidentielle, congressman de l'Ohio, lance un appel : il cherche une femme « dynamique, avec son franc-parler, et qui se batte sans peur pour la
paix dans le monde ». Le site internet www.politicNH.com organise
le casting des prétendantes au virtuel emploi de first lady… Les profils des célibataires intéressées
seront affichées sur le site et les internautes sont conviés à voter pour élire la
meilleure partenaire possible pour l'heureux candidat à la plus haute charge de l'Etat…
Après le demi-hasard programmé des rencontres de papier journal, Internet offre désormais au besoin de rencontre
de l'humain un mode
de gestion adapté à une surmodernité
survoltée qui a perdu patience. Tandis que s'accélèrent les échanges interplanétaires
électroniques, jaillissent de nouvelles formules qui font
gagner du temps : le speed dating qui permet de trouver l'âme-sœur en sept minutes, le dating market qui
permet aux célibataires urbains de se reconnaître au supermarché à leur panier mauve
et de se retrouver à la caisse réservée – ou les trips VIP qui permettent au mâle d'ici
de s'en aller baigner ailleurs, dans un environnement plus agréable – comme en Russie, où des douzaines
de jeunes femmes plus ravissantes les unes que les autres se mettent en quatre rien que pour lui…
Le vingt-et-unième siècle se lève à l'Est. Ce siècle que l'on disait voué
à la spiritualité, selon la formule apocryphe constamment prêtée à Malraux
(en vérité, elle est de William James !), aura vu se sceller cet étrange pacte faustien entre les
esseulés de l'Ouest et les belles désargentées de l'Est : en pleine débandade face
aux surenchères de la femme française, le mâle français s'en va voir se lever à
l'Est la beauté qui embellira sa vie.
Créateur du site culte french-romance.com, Patrick
Teissier du
Cros a « marié » treize cents
couples transeuropéens :
« Après la fuite des cerveaux, voici
la fuite des cœurs brisés ! French Romance n'a pas inventé les réalités économiques
et ce n'est pas d'aujourd'hui que les bergères rêvent d'épouser le seigneur. Si elles préféraient
les bergers, il n'en resterait pas tant de solitaires à jouer du pipeau à leur troupeau. Quoi de
plus normal que des femmes belles jeunes et intelligentes quittent un pays où elles n'ont pas d'avenir pour
faire le bonheur d'un gars sérieux et travailleur de chez nous ? Dans une société marchande,
je répare les vies en miettes et il n'est pas méprisable de vendre un tel service. Mais c'est aux
femmes françaises qu'il profite le plus ! Elles jouissent d'une image à la fois sexy et romantique,
et elles ne restent pas longtemps en vitrine : la plupart épousent des Américains, des Canadiens
et parfois même des Russes ! »
Soumises ou vénales, les femmes russes ? Déterminées, plutôt : leur pays et les hommes
de leur pays n'ont rien à leur offrir – si ce n'est un enchaînement implacable de lendemains sans
avenir où le pire est assuré d'advenir, comme dans le Journal intime de Nathalia d'Irina Murieva
(Editions Jacqueline Chambon, 2003) où la femme russe voit le monde basculer autour d'elle... Quoi
de plus naturel que de s'en aller tenter de perpétuer en Occident une aventure vitale en perdition ? D'ailleurs,
les mots d'amour sont-ils toujours désintéressés ? En Occident, des légions de jeunes
femmes se font harponner sur le Net par des armées de candidats à l'immigration, les réseaux
mafieux s'en mêlent et les faits divers se multiplient… Internet est le reflet à peine amplifié
de cette vallée de larmes : le pourcentage de prédateurs ou d'humains sincères y est proportionnel
à celui que l'on peut croiser au coin du bois ou de la rue… Et en Orient (comme dans le reste du monde),
nombre de femmes s'inscrivent sur french-romance.com pour tenter de « se faire une vie meilleure »
qui commencerait par une relation sur un pied d'égalité avec un partenaire respectueux…
Dans nos sociétés de consumation, les mariages, mixtes ou non, ne sont assurés de durer que
ce que durent les couches de roses à la belle saison – et en Occident, le temps s'accélère…
Vite, on envoie des mails laconiques ou des
SMS lapidaires, vite on décroche un rdv –
et tout aussi vite, on se dit que l'Autre n'est pas « conforme
» aux fantasmes qu'on nourrissait, «
pas assez bien » – et on le zappe illico pour replonger dans l'immense champ des possibles et y brasser
d'autres virtualités tout aussi rétives à s'actualiser – mais « le prochain coup
» n'est-il pas le meilleur ? Les attentes exprimées par la femme française sur Internet relèvent
du discours managérial et de la langue de bois « gestionnaire
» - d'ailleurs, le verbe « gérer » crève l'écran…
Le marché de la solitude se ramènerait-il à ce credo unique : « on ne sait jamais
» ?
Shopenhauer l'exprimait ainsi : « Tu
n'as aucune chance, mais saisis-la ».
L'usager de French Romance sait une chose : nul n'est plus prophète en son pays – et le mâle français
moins que personne dans son beau pays de cocagne.
« Il y a un abîme plus grand entre un
homme et une femme français du même âge qu'entre un quadragénaire français et
une jeune fille russe. A quarante-cinq ans, je me sens plus proche de Svetlana, qui à vingt-cinq ans habite
encore chez ses parents, que d'une française nombriliste et blasée de mon âge, qui se débrouille-si-bien-toute-seule
et exigerait de moi une perfection à laquelle elle oublierait de s'astreindre. Il est plus facile d'apprendre
le russe ou le français à une Russe que l'art de satisfaire une Française… » dit ce client satisfait de french-romance.com.
Qu'est-ce qui ne va plus en France, entre les hommes et les femmes ? Chaque sexe rêvant d'une relation «
sans prise de tête », tout devrait pourtant être pour le mieux dans le meilleur des
mondes. Sauf que, sur chaque site de rencontres, il y a en moyenne dix hommes pour deux femmes – mais une femme
inscrite sur deux serait en quête d'une relation homosexuelle, selon les statistiques des sites… Et les femmes
dites hétérosexuelles qui se laisseraient griser par l'infini champ des possibles qui s'ouvre devant
elles et qui s'enivreraient d'un sentiment de toute puissance infantile et narcissique risquent fort de lâcher
la proie pour l'ombre : l'homme étant désormais une femme comme les autres, le prochain n'est pas
nécessairement « mieux » que le spécimen d'excellente qualité moyenne à
portée de main… Dans le village planétaire innervé par le Net, c'est « l'affectif »
qui se délocalise : désormais, les Alsaciens épousent les Andalouses ou les Biélorusses,
les Bretons font leur vie avec les Ukrainiennes ou les Vietnamiennes... Les statistiques des ONG russes rappellent
néanmoins que 85% de ces unions se terminent par un divorce peu après l'obtention d'un titre de séjour
par la mariée, quand cette dernière est beaucoup plus jeune que son conjoint… |
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| > Cet irrépressible besoin de changement |
« Emma retrouvait dans
l'adultère toutes les platitudes du mariage »
Gustave Flaubert
L'état amoureux est comme l'état de grâce pour les gouvernements : il ne dure qu'un temps…
S'agit-il là d'une angoisse de fond, compte tenu de la brièveté de l'existence ? La conscience
ne s'assurerait-elle de son existence qu'en saisissant du nouveau ?
Dans les Années Folles, la célèbre Amazone
Nathalie Barney professait : « Investir dans l'amour d'un seul être, c'est investir à
fonds perdus ». Sans l'avoir lue, ses sœurs
en séduction mettent à corps perdu son enseignement à l'épreuve : refusant de choisir
entre Jules et Jim, renonçant à l'homme idéal au profit de l'homme impossible, elles battent
désormais le mâle prédateur sur son propre terrain et succombent au ravissement d'un monde
réenchanté par l'exercice de leur toute-puissance. Sont-ce encore des individus qui s'unissent, ou
est-ce le sexe sans finalité qui folâtre de personne à … personne ?
Serait-ce pour se consoler de l'impossibilité de ne posséder rien ni personne, serait-ce pour se
venger de ne rien avoir qu'hommes et femmes s'empressent d'étreindre tant d'ombres et s'acharnent à
chevaucher tant de chimères ? Il en est de l'amour comme des licornes : on en parle toujours, mais personne
ne les voit jamais à son horizon… L'amour du temps des solitudes survivra-t-il à ses métamorphoses
? Il n'en demeure pas moins une exigence du roseau pensant et dépensant, qui ne demande qu'à ployer
au grand vent des passions – pourvu qu'il ne tombe pas, tant qu'il y aura des hommes et des femmes en mouvement
les uns vers les autres : au commencement est le Désir. Comme l'Univers, on n'en voit pas la fin… |
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