L’homme le plus riche de France suscite de nombreuses interrogations concernant sa contribution fiscale. Bernard Arnault, PDG de LVMH et détenteur d’une fortune estimée à plus de 200 milliards d’euros selon Forbes, fait régulièrement l’objet de débats sur l’équité fiscale. Une question légitime se pose : combien devrait-il théoriquement payer en tant que particulier au titre de l’impôt sur le revenu ?
Quand les ultra-riches payent moins d’impôts que les classes moyennes
La situation fiscale de Bernard Arnault illustre parfaitement les limites du système fiscal français face aux très grandes fortunes. Selon des révélations du Canard Enchaîné reprises par l’économiste Gabriel Zucman, le taux d’imposition effectif de Bernard Arnault s’élèverait à moins de 14% sur ses revenus totaux annuels, estimés à 1,3 milliard d’euros.
Ce taux de 14% correspond paradoxalement à celui appliqué à un couple sans enfant gagnant 150 000 euros par an. Cette disproportion met en lumière les failles du système fiscal français et les mécanismes d’optimisation légale dont disposent les plus grandes fortunes.
Source : https://plancash.substack.com/p/n36-et-si-tu-payais-plus-dimpots
Les revenus déclarés de Bernard Arnault
Bernard Arnault perçoit un salaire relativement modeste en tant que dirigeant de LVMH. En 2022, sa rémunération totale s’élevait à 3,1 millions d’euros, composée d’un salaire fixe de 1,2 million d’euros et de bonus de performance de 1,9 million d’euros.
Appliquons le barème de l’impôt sur le revenu français pour 2024 à cette rémunération de 3,1 millions d’euros :
- Tranche jusqu’à 11 497 € : 0% = 0 €
- Tranche de 11 498 € à 29 315 € : 11% = 1 960 €
- Tranche de 29 316 € à 83 823 € : 30% = 16 352 €
- Tranche de 83 824 € à 180 294 € : 41% = 39 533 €
- Tranche au-delà de 180 295 € : 45% = 1 313 752 €
Total théorique de l’impôt sur le revenu : environ 1 371 597 euros
Cette somme représenterait théoriquement l’impôt dû sur ses revenus salariaux officiels, soit un taux effectif d’environ 44% sur cette partie de ses revenus.
La réalité complexe de l’optimisation fiscale via les holdings
La véritable richesse de Bernard Arnault ne provient pas de son salaire mais des dividendes de sa participation dans LVMH et de la valorisation de ses actifs. En 2024, LVMH a versé un dividende de 13 euros par action, maintenant le même niveau qu’en 2023 malgré une baisse du bénéfice net de 17%.
La holding familiale Financière Agache, qui contrôle les participations des Arnault, a encaissé 839,6 millions d’euros de dividendes en 2024, contre 998 millions d’euros en 2023. Cette baisse de près de 160 millions d’euros résulte de la performance moindre du groupe de luxe face au ralentissement du marché asiatique.
Le régime mère-fille : une fiscalité très avantageuse mais pas nulle
Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’expression « payer zéro impôt », les holdings bénéficient en réalité du régime mère-fille qui, sans être nul, reste extrêmement avantageux. Ce dispositif fiscal fonctionne ainsi :
- 95% des dividendes reçus sont exonérés d’impôt sur les sociétés
- 5% seulement sont imposables au titre d’une « quote-part pour frais et charges »
- Cette quote-part de 5% est ensuite soumise au taux normal de l’impôt sur les sociétés (25%)
Calcul concret pour 2024 : Sur les 839,6 millions d’euros de dividendes perçus par Financière Agache :
- Montant exonéré : 797,6 millions d’euros
- Montant imposable : 42 millions d’euros
- Impôt sur les sociétés dû : environ 10,5 millions d’euros
Taux d’imposition effectif de la holding : 1,25% au lieu de 25%
Pourquoi Gabriel Zucman parle-t-il de « zéro impôt » ?
L’économiste fait référence à la situation personnelle de Bernard Arnault. Tant que les dividendes restent dans la holding et ne lui sont pas redistribués personnellement, il ne paye effectivement aucun impôt sur le revenu des personnes physiques sur ces sommes colossales.
La holding paye bien un impôt, certes très réduit, mais Bernard Arnault en tant que particulier n’est pas imposé tant qu’il ne se verse pas ces dividendes à titre personnel.
Découvrez notre article sur pourquoi il faut taxer les dividendes de la Flat Tax à la distribution ?
Le mécanisme d’évitement de la double imposition
Ce régime fiscal trouve sa justification dans la volonté d’éviter une double imposition :
- LVMH paye déjà l’impôt sur les sociétés sur ses bénéfices
- Si la holding payait à nouveau l’intégralité de l’impôt sur les sociétés sur les dividendes reçus, cela constituerait une double taxation
- Le régime mère-fille évite cette double imposition tout en maintenant une taxation symbolique
Cependant, cette logique trouve ses limites quand on observe que Bernard Arnault peut ainsi accumuler des centaines de millions d’euros annuellement sans imposition personnelle significative.
Découvrez notre article sur Fuite des milliards : peut-on vraiment taxer les ultra-riches ?
Les holdings patrimoniales : un outil d’optimisation légal
Les holdings patrimoniales constituent l’un des principaux leviers d’optimisation fiscale des grandes fortunes françaises. Ces structures permettent de percevoir les dividendes dans un cadre fiscal avantageux et de réinvestir les sommes sans taxation immédiate.
Cette stratégie, parfaitement légale, explique pourquoi Bernard Arnault peut afficher un taux d’imposition effectif si faible malgré des revenus colossaux. Les revenus restent dans la structure de holding et ne sont fiscalisés qu’au moment de leur distribution effective, ce qui peut ne jamais arriver.
Selon Gabriel Zucman, Bernard Arnault a ainsi pu toucher environ 3 milliards d’euros de dividendes en 2023 sans payer « de l’ordre de zéro » en impôts personnels, les sommes étant protégées dans ses holdings.
L’engagement fiscal de LVMH versus la fiscalité personnelle
Lors de son audition au Sénat en mai 2024, Bernard Arnault a défendu la contribution fiscale de son groupe. LVMH a versé près de 6 milliards d’euros d’impôts en 2024, dont la moitié en France, représentant un taux d’imposition sur les sociétés de 28,5% qui passera à 36,6% avec la contribution exceptionnelle.
Cette distinction entre l’impôt sur les sociétés payé par LVMH et l’impôt sur le revenu dû personnellement par Bernard Arnault est fondamentale pour comprendre le débat sur la fiscalité des ultra-riches.
Les propositions de réforme fiscale
Face à ces constats, plusieurs économistes et politiques proposent des réformes pour une taxation plus équitable des très grandes fortunes. L’impôt sur la fortune immobilière (IFI) remplace depuis 2018 l’ISF et ne concerne plus que les biens immobiliers. Bernard Arnault, comme tous les détenteurs de patrimoine immobilier supérieur à 1,3 million d’euros, reste soumis à cette taxation progressive allant jusqu’à 1,5%.
Gabriel Zucman et plusieurs prix Nobel d’économie proposent par ailleurs un impôt plancher de 2% sur le patrimoine des ultra-riches, s’appliquant aux personnes détenant plus de 100 millions d’euros de fortune. Cette mesure concernerait environ 1 800 contribuables en France.
Comparaison internationale et fuite des capitaux
La question de la taxation des ultra-riches s’inscrit dans un contexte de concurrence fiscale internationale. Bernard Arnault a d’ailleurs brièvement déménagé en Belgique en 2012 avant de revenir en France, illustrant la mobilité des très grandes fortunes face aux politiques fiscales.
Les études montrent que la suppression de l’ISF en 2018 n’a pas entraîné le retour massif des exilés fiscaux espéré, questionnant l’efficacité de cette mesure pour l’attractivité française. Récemment, des rumeurs évoquent même un possible déménagement de Bernard Arnault à Milan pour bénéficier d’un régime fiscal plus avantageux, après ses critiques du système fiscal français.
Vers une fiscalité plus équitable ?
Le cas Bernard Arnault révèle les limites du système fiscal français face aux stratégies légales d’optimisation des ultra-riches. Tandis que les classes moyennes supportent un taux d’imposition effectif souvent supérieur à 30%, les plus grandes fortunes peuvent réduire leur contribution à moins de 15% grâce à des montages sophistiqués.
Cette situation alimente le débat sur la nécessité de réformer la fiscalité pour assurer une contribution plus équitable de chacun selon ses capacités contributives. Les propositions d’impôt minimum sur les très hauts patrimoines ou de taxation des plus-values latentes pourraient constituer des pistes pour l’avenir.
La transparence fiscale et le débat démocratique sur ces questions demeurent essentiels pour maintenir l’adhésion citoyenne au système fiscal français et garantir le financement des services publics dans un contexte d’inégalités croissantes.

Yann, 35 ans, passionné par les enjeux de société et de politique, porte un regard libre et attentif sur le monde qui l’entoure. Installé à Strasbourg, ville qu’il affectionne tout particulièrement, il décrypte l’actualité avec curiosité, rigueur et une volonté constante de comprendre et faire comprendre les dynamiques à l’œuvre dans notre époque