Éducation affective et sexuelle à l’école : décryptage du programme appliqué dès septembre 2025

Après vingt ans d’application théorique, l’éducation à la sexualité dans les établissements scolaires français prend une nouvelle dimension. Le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) a été officiellement publié au Bulletin officiel le 6 février 2025, pour une mise en œuvre effective dès la rentrée de septembre 2025. Cette démarche concrétise l’obligation légale instaurée par la loi du 4 juillet 2001, jusqu’alors largement négligée dans les faits.

Un cadre légal renforcé pour une éducation progressive

Le nouveau dispositif s’appuie sur les articles L. 121-1 et L. 312-16 du Code de l’éducation pour structurer un enseignement progressif de la maternelle à la terminale. L’Éducation nationale a conçu cette approche en deux étapes distinctes : une éducation à la vie affective et relationnelle pour l’école primaire, puis une éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité pour le second degré.

L’architecture du dispositif repose sur au moins trois séances annuelles obligatoires, organisées par groupes d’âge homogènes. Ces séances spécifiques viennent compléter les enseignements disciplinaires existants, créant ainsi une approche transversale de l’éducation à la sexualité.

École maternelle : les fondements de l’éducation relationnelle

Dans les classes de maternelle, l’approche se concentre exclusivement sur les dimensions affectives et relationnelles, excluant délibérément les questions liées à la sexualité. Avant l’âge de quatre ans, les enfants apprennent à connaître leur corps et à comprendre la notion d’intimité. L’enseignement développe leur capacité à s’affirmer par le consentement et à accepter le refus d’autrui, à travers des situations concrètes du quotidien.

Les questions simples intégrées aux activités pédagogiques illustrent cette approche : « est-ce que je peux m’asseoir à côté de toi ? » ou « est-ce que je peux te prendre la main ? » Ces exemples pratiques permettent aux enfants d’appréhender naturellement les notions de respect et de consentement.

Le dispositif aborde également l’égalité des genres en expliquant qu’un métier peut être choisi indifféremment par les filles ou les garçons, « en fonction des compétences ». Après quatre ans, l’accent est mis sur l’identification d’un adulte de confiance et la compréhension des différentes structures familiales. À partir de cinq ans, les émotions et sentiments occupent une place centrale, accompagnés de l’étude des ressemblances et différences physiques entre les filles et les garçons.

École élémentaire : approfondissement du consentement et éveil à la puberté

L’école élémentaire marque une progression significative dans les apprentissages. Dès le CP, les élèves doivent nommer les parties de leur corps, y compris les parties intimes, « avec un vocabulaire scientifique précis ». Cette démarche s’accompagne d’une exploration approfondie des différentes structures familiales : hétéroparentalité, monoparentalité, homoparentalité, adoption, famille recomposée ou sans enfant.

En CE1, l’enseignement développe la conscience que le genre, le handicap ou l’état de santé ne constituent pas d’obstacles pour nouer des amitiés. Les élèves apprennent que « l’on peut aimer qui l’on veut » et découvrent comment définir et repérer des stéréotypes, notamment de genre et des discriminations, grâce à des supports pédagogiques comme des catalogues de jouets.

À partir du CE2, la notion de consentement s’approfondit considérablement. Les élèves comprennent « qu’on a le droit d’hésiter et qu’une hésitation ou un doute ne doivent pas être considérés » comme un « oui ». Cette progression se poursuit en CM1 avec la découverte des changements induits par la puberté et la reconnaissance du harcèlement, y compris sexuel.

Le CM2 constitue une étape charnière avec la nomination des organes reproducteurs et de leur fonction. Les élèves prennent également « conscience que l’utilisation d’internet et des réseaux sociaux présente des dangers », préparant ainsi leur entrée dans l’adolescence numérique.

Collège : introduction progressive de la sexualité

L’entrée au collège marque l’apparition progressive de la notion de sexualité dans l’enseignement. En sixième, les élèves prolongent le travail sur la puberté initié en CM1, en comprenant que les changements physiques, physiologiques, psychologiques et affectifs « se produisent selon des rythmes différents pour chaque individu ».

Les règles sont évoquées sous l’angle préventif, l’enseignement expliquant que des « menstruations douloureuses nécessitent une consultation médicale ». L’analyse des fonctionnements sociaux s’intensifie avec cette question centrale : « Les stéréotypes ont-ils une répercussion négative et inégalitaire ? »

À partir de la cinquième, les élèves apprennent à différencier sexe, genre et orientation sexuelle, ainsi qu’à respecter leur diversité. Le consentement, fil rouge du dispositif depuis la maternelle, évolue vers une approche plus mature avec cette définition claire : « tout acte de nature sexuelle non désiré constitue une violence sexuelle ».

La quatrième introduit l’intersexualité et invite les élèves à envisager « la sexualité comme un cheminement personnel singulier » tout en comprenant « sa diversité d’expression ». La pornographie et la prostitution sont également abordées dans ce niveau.

En troisième, l’enseignement définit les notions de désir, d’excitation, de plaisir et de bonheur. Les élèves sont sensibilisés aux mutilations sexuelles et comprennent que « ces violences sont enracinées dans les inégalités historiques entre les femmes et les hommes ». C’est à ce niveau qu’apparaît pour la première fois la notion d’identité de genre, contrairement à la version précédente qui la plaçait en seconde.

Lycée : approfondissement et responsabilisation

Au lycée, l’approche devient plus complexe et responsabilisante. En seconde, les élèves prennent conscience que l’identité de genre peut ne pas correspondre au sexe biologique. Ils s’informent sur la santé sexuelle et les dépistages existants, tout en reconnaissant les conditions permettant de « s’engager émotionnellement et/ou physiquement » dans une relation pour s’épanouir.

La première aborde l’usage de substances psychoactives et les risques de prises de décision inappropriées, « y compris en matière de sexualité ». L’enseignement approfondit les conditions du consentement et du non-consentement, « ainsi que les principaux éléments du cadre juridique et les risques encourus en cas de non-respect ».

En terminale se développe la capacité à « résister individuellement et collectivement aux violences sexistes et sexuelles et aux discriminations liées au sexe, à l’identité de genre, à l’orientation sexuelle ». Les élèves prennent connaissance des lois protégeant les individus et des conséquences juridiques de leur violation.

Formation des enseignants et mise en œuvre pratique

La réussite de ce dispositif ambitieux repose largement sur la formation des personnels éducatifs. Bien que nombre de professeurs et de personnels sociaux et de santé soient déjà formés à cet enseignement depuis 2001, l’Éducation nationale organise de nouvelles formations à partir du second trimestre 2025 pour mieux accompagner les équipes.

Les professeurs ont la responsabilité première de ces séances, idéalement en co-responsabilité avec les personnels éducatifs, sociaux et de santé. Dans le second degré, des séances de deux heures sont recommandées, intégrées dans l'emploi du temps des élèves dès sa conception ou aménagées au fil de l’année.

Le pilotage s’organise à plusieurs niveaux. Les directeurs d’école et chefs d’établissement veillent à l’organisation des trois séances annuelles, en garantissant leur progressivité et leur articulation avec les enseignements existants. Un référent peut être désigné dans les établissements du second degré, souvent le même que le référent égalité.

Partenaires extérieurs et associations agréées

Le dispositif prévoit la possible intervention de partenaires extérieurs et d’associations spécialisées agréées, mais selon des modalités strictement encadrées. Ces interventions sont systématiquement anticipées et coordonnées, construites en lien avec les enseignements et préparées en amont avec l’équipe éducative.

Toute intervention d’un partenaire extérieur s’effectue obligatoirement en binôme avec un personnel de l’Éducation nationale, sous la responsabilité pédagogique d’un membre de l’équipe éducative et sous l’autorité du chef d’établissement. Les intervenants extérieurs doivent respecter la nature scolaire de cette éducation, s’abstenir de tout militantisme ou prosélytisme et promouvoir le respect et l’égalité.

Controverses et réactions face au nouveau dispositif

Depuis son annonce, l’EVARS suscite des réactions contrastées dans la société française. Les milieux conservateurs et une partie de la droite politique ont exprimé leurs préoccupations concernant certains aspects de l’enseignement, notamment l’abord de l’identité de genre et de l’homosexualité dès le plus jeune âge.

Des associations de parents d’élèves, comme « Parents vigilants », ont distribué des tracts dans plusieurs départements pour sensibiliser contre ce qu’ils perçoivent comme une intrusion dans l’éducation familiale. Sept associations conservatrices et 300 parents d’élèves ont même déposé un recours devant le Conseil d’État, rejeté le 27 juin 2025.

À l’inverse, de nombreux professionnels de la santé, de l’éducation et des associations de lutte contre les discriminations saluent cette avancée. Ils soulignent l’importance de cette éducation pour prévenir les violences sexuelles, lutter contre le harcèlement et promouvoir l’égalité entre les genres.

Information des parents et transparence

L’enseignement EVARS prévoit que les parents d’élèves soient informés des objectifs d’apprentissage annuels selon des modalités laissées à l’initiative de chaque école et établissement. Cette approche vise à rassurer les familles tout en maintenant l’obligation scolaire de ces enseignements.

Contrairement à certaines rumeurs, les parents ne peuvent pas dispenser leurs enfants de ces séances, qui font partie intégrante du programme scolaire obligatoire. Cette disposition a été adoptée sous la pression de plusieurs syndicats enseignants inquiets que certains parents n’envoient pas leurs enfants aux séances.

Un défi d’application sur le terrain

La mise en œuvre effective de ce dispositif représente un défi considérable pour l’Éducation nationale. Jusqu’à présent, sur les 21 séances d’éducation sexuelle rendues obligatoires par la loi de 2001, un élève n’assistait en moyenne qu’à 2,7 cours durant sa scolarité.

Les équipes académiques de pilotage, pluricatégorielles et interdegrés, auront pour mission d’impulser des projets dans les écoles et établissements, d’accompagner leur mise en œuvre et de concevoir des dispositifs de formation. Le bureau de la santé et de l’action sociale de la direction générale de l’enseignement scolaire procédera chaque année à une enquête de suivi de la mise en œuvre.

Perspectives et enjeux futurs

L’EVARS s’inscrit dans une démarche « École promotrice de santé » et dans la politique éducative sociale et de santé. Il vise à développer la capacité des enfants et adolescents à adopter des habitudes favorables à leur santé et bien-être, tout en améliorant les relations à soi et aux autres.

Cette éducation citoyenne, qui s’inscrit dans les principes et valeurs de la République en continuité avec l’enseignement moral et civique, contribue à promouvoir l’égalité, construire des relations respectueuses et lutter contre le harcèlement, les discriminations et les violences sexistes et sexuelles.

Le succès de cette réforme dépendra largement de l’adhésion des équipes éducatives, de la qualité des formations proposées et de la capacité à maintenir un dialogue constructif avec les familles. Les premiers retours d’expérience, attendus après la première année d’application, permettront d’ajuster si nécessaire ce dispositif ambitieux qui marque une étape importante dans l’évolution du système éducatif français.