La violence en manif, est-ce que ça marche ?

Une voiture qui brûle au coin d’un boulevard, une vitrine de banque en miettes, un nuage de lacrymogène qui avale la tête d’un cortège. Chaque grande mobilisation finit par produire ces images et chacun les regarde depuis son côté de la barricade. Pour les uns, elles prouvent que le mouvement a été pris en otage par des casseurs. Pour les autres, c’est la seule langue que le pouvoir entende vraiment.

La question mérite mieux qu’un réflexe de camp. Est-ce que la violence fait gagner une manifestation ? On peut y répondre avec des chiffres plutôt qu’avec des convictions, parce qu’à Harvard, Erica Chenoweth a passé des années à compter les révoltes une par une.

323 révoltes passées au crible

taux de reussite

Au départ, l’intuition de Chenoweth allait plutôt dans l’autre sens et l’étude devait confirmer l’efficacité de la lutte armée. Avec Maria Stephan, alors chercheuse au Centre international sur les conflits non violents (ICNC), Chenoweth a recensé 323 campagnes de résistance, violentes ou pacifiques, menées entre 1900 et 2006. Les résultats ont paru en 2008 dans la revue International Security, puis dans un livre en 2011, Why Civil Resistance Works.

Les campagnes non violentes ont atteint leur but dans 53 % des cas, contre 26 % pour les campagnes violentes. La violence gagne donc une fois sur quatre. Ce n’est pas rien, sauf qu’elle gagne deux fois moins souvent que la grève, le boycott ou la marche pacifique.

Il faut quand même lire l’étiquette avant de brandir ces chiffres. Les 323 campagnes visaient toutes à renverser un régime, à chasser un occupant ou à arracher l’indépendance d’un territoire, des Philippines à la Pologne en passant par le Népal ou la révolution des Œillets au Portugal. Une manifestation contre une réforme des retraites n’entre pas dans cette catégorie. Transposer ces pourcentages tels quels à un cortège entre République et Nation, c’est leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. La logique qu’ils révèlent reste en revanche très instructive.

Pourquoi le nombre compte plus que la casse ?

Pour Chenoweth, tout tient d’abord à la participation. En moyenne, une campagne non violente rassemblait environ 200 000 personnes, contre 50 000 pour une campagne violente, soit quatre fois plus de monde. Sur les 25 plus grands mouvements de l’échantillon, 20 étaient non violents et 14 d’entre eux ont obtenu gain de cause.

La raison est assez terre à terre. Tenir une barricade suppose d’être jeune, en forme et prêt à encaisser des coups, alors que faire grève ou défiler ne demande presque rien (votre grand-mère peut venir, vos collègues aussi). Une action pacifique se raconte aussi plus facilement autour de soi, ce qui l’aide à recruter bien au-delà du noyau militant.

Chenoweth voit d’ailleurs dans la grève générale l’outil le plus efficace de tous. Un mouvement massif finit par grignoter les appuis du pouvoir et par tenir face à la répression, ce que Chenoweth et Stephan décrivent comme l’érosion de la base de l’adversaire. Face à une répression, une campagne civile avait six fois plus de chances de réussir qu’une campagne violente elle aussi réprimée.

Le seuil des 3,5 %, une tendance plutôt qu’une loi

C’est le chiffre qui a fait le tour du monde. Dans les données d’origine, aucune campagne n’avait échoué après avoir mobilisé 3,5 % de la population lors de son temps fort. Rapporté à la France, qui compte 69,1 millions d’habitants au 1er janvier 2026 selon l’Insee, cela représente environ 2,4 millions de personnes dans la rue le même jour. Extinction Rebellion en a fait un argument de recrutement.

Chenoweth a depuis nuancé sa propre règle. Dans une note publiée en 2020 par la Harvard Kennedy School, le soulèvement de Bahreïn (2011-2014) apparaît comme un échec net malgré plus de 6 % de participation à son pic. Le Brunei avait déjà mobilisé 4 % de sa population en 1962 sans obtenir gain de cause. Surtout, la plupart des mouvements non violents victorieux ont gagné sans jamais atteindre ce seuil. L’organisation, la durée et la stratégie comptent au moins autant que la foule d’un jour.

Autre nuance de taille, les taux de réussite ont fondu depuis 2010. Moins de 34 % des révolutions non violentes ont abouti dans la décennie, contre 8 % seulement des violentes. Les deux options marchent moins bien qu’avant. L’écart, lui, s’est creusé en défaveur de la violence, puisque la non-violence est désormais environ trois fois plus efficace.

1789, 1848, 1968 et le biais du survivant

En France, on sort volontiers 1789 ou Mai 68 pour prouver que la rue qui casse fait plier le pouvoir. C’est un biais du survivant au sens strict. On retient les révoltes qui ont gagné parce qu’elles ont écrit l’histoire, alors que celles qui ont été écrasées laissent beaucoup moins de traces dans les mémoires.

Prenez 1795. Le 1er prairial an III (20 mai), les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel envahissent la Convention en réclamant du pain et la Constitution de 1793. Le député Féraud est assassiné et sa tête présentée au bout d’une pique au président de séance, Boissy d’Anglas. En trois jours, la garde nationale reprend la main et le faubourg Saint-Antoine doit rendre piques, fusils et canons. Près de 1 200 sans-culottes parmi les plus actifs sont arrêtés et Paris ne se soulèvera plus avant 1830.

À l’automne, c’est au tour des royalistes. Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795), environ 25 000 insurgés marchent sur la Convention. Un jeune général alors sans affectation, Napoléon Bonaparte, fait venir des canons et tire sur la foule devant l’église Saint-Roch. On relève environ 300 morts chez les insurgés et le vainqueur hérite d’un surnom moqueur, le « général Vendémiaire ».

On se souvient de février 1848, quand la monarchie de Juillet s’effondre presque sans se défendre et que Louis-Philippe abdique. On se souvient beaucoup moins de juin. La fermeture des ateliers nationaux pousse 20 000 ouvriers sur les barricades et la répression du général Cavaignac, du 23 au 26 juin, fait environ 4 000 morts chez les insurgés et 1 600 dans les forces de l’ordre. Plus de 15 000 personnes sont arrêtées dans la foulée.

Mai 68 reste l’exemple préféré. Les accords de Grenelle, conclus le 27 mai, augmentent le SMIG de 35 % et prévoient une hausse des salaires portée à 10 % au 1er octobre. Ils doivent pourtant bien plus à la grève qu’aux pavés du Quartier latin, puisque le mouvement compte au plus fort près de 9 millions de grévistes, soit environ 45 % de la population active.

Et la suite est moins glorieuse. Aux législatives des 23 et 30 juin, la majorité sortante obtient 47 % des voix au premier tour contre 37 % l’année précédente et le parti gaulliste décroche à lui seul la majorité absolue. Pendant la campagne, des candidats gaullistes projetaient en meeting des films des émeutes parisiennes. Les voitures brûlées étaient devenues leurs meilleurs arguments.

Des exemples de ce genre, on pourrait en aligner des dizaines. La mémoire garde les victoires et laisse filer les défaites, ce qui fausse le calcul dès le départ.

Une attention bienveillante ou hostile ?

La violence produit pourtant un effet réel. Elle attire les caméras et c’est souvent exactement ce qu’elle cherche. Tout se joue sur le sens de cette attention, qui peut rallier le public comme le faire fuir.

Le politiste Omar Wasow, alors professeur à Princeton, l’a mesuré sur les manifestations menées par des Noirs américains entre 1960 et 1972. Dans les comtés proches de manifestations non violentes, le vote démocrate a progressé de 1,6 à 2,5 %. Les émeutes ont produit l’effet inverse en déplaçant le débat médiatique vers l’ordre et la sécurité. En 1968, elles auraient fait basculer entre 1,5 et 7,9 % des électeurs blancs vers les républicains, assez pour offrir l’élection à Richard Nixon face à Hubert Humphrey.

Pour séparer la cause de la coïncidence, Wasow s’est servi de la pluie. Une averse décourage les rassemblements, ce qui permet de comparer des villes que seule la météo distingue. Il observe aussi qu’un cortège pacifique réprimé par la police ou par des groupes d’autodéfense obtient une couverture particulièrement favorable. La même année, le même mécanisme a donc joué des deux côtés de l’Atlantique.

Alors, faut-il casser pour être entendu ?

Les données dont on dispose répondent plutôt non. La violence fait parler d’un mouvement mais elle réduit le nombre de personnes prêtes à le rejoindre. Or c’est ce nombre qui décide, bien plus que le bruit.

Une précision quand même. Tout ce qui précède concerne la violence des manifestants. Celle des forces de l’ordre obéit à une autre logique et, quand elle frappe un cortège pacifique, elle a plutôt tendance à lui gagner des soutiens.