Le coût de l’immigration en Europe : des chiffres qui varient du simple au triple

Une étude de la Commission européenne révèle des disparités majeures entre les contributions fiscales des immigrés européens et extra-européens. En France, les dernières données 2023 confirment cette tendance avec des chiffres actualisés

L’impact économique de l’immigration divise l’Europe et fait l’objet d’évaluations contradictoires. Une étude du Joint Research Centre de la Commission européenne, publiée en 2020, apporte un éclairage chiffré rigoureux sur cette question sensible.

Les données, basées sur la période 2015-2019, révèlent des écarts considérables. Les contributions fiscales nettes varient drastiquement selon l’origine des migrants dans six pays européens. En France, les données 2023 confirment et actualisent cette analyse.

Des différences marquées selon l’origine des migrants

L’analyse de la contribution fiscale nette, différence entre les impôts payés et les prestations reçues dévoile un contraste saisissant entre les migrants européens et extra-européens. Dans les six pays présentant les plus fortes disparités, les immigrés issus de pays hors Union européenne affichent systématiquement une contribution négative, tandis que leurs homologues européens égalent ou dépassent souvent les performances des natifs.

En Belgique, l’écart atteint des proportions remarquables alors que les natifs contribuent en moyenne à hauteur de 1 023 euros par an aux finances publiques, les immigrés intra-européens apportent 5 096 euros, mais les extra-européens coûtent 6 312 euros annuellement. Cet écart de plus de 7 000 euros entre natifs et migrants hors UE place la Belgique en tête du classement européen des disparités.

Le Danemark suit de près avec un différentiel de 6 586 euros. Les natifs danois contribuent à hauteur de 2 214 euros par an, les migrants européens à 1 465 euros, tandis que les extra-européens représentent un coût net de 4 372 euros. Cette tendance se retrouve dans tous les pays étudiés, Pologne (écart de 3 931 euros), Estonie (3 201 euros), Slovaquie (2 621 euros) et Suède (2 328 euros).
La France dans la moyenne européenne défavorable, avec des données 2023 actualisées

Données historiques et tendances

Les données françaises, issues du rapport France Stratégie de 2019, confirmaient déjà cette tendance européenne avec des nuances spécifiques. La contribution nette des immigrés français au solde public primaire s’établissait à -0,35 point de PIB par rapport aux natifs, ce qui portait le déficit à environ 0,5 point de PIB une fois intégrées les politiques publiques spécifiques à l’immigration.

Actualisation avec les données 2023

Les dernières évaluations disponibles pour 2023, bien que méthodologiquement débattues, confirment l’ordre de grandeur de ce coût. Selon l’Observatoire de l’Immigration, le coût brut total de l’immigration s’élèverait à 75,1 milliards d’euros, ramené à 41 milliards nets après déduction des contributions fiscales des immigrés – soit environ 1,5% du PIB français Observatoire de l’Immigration.

Cette performance place toujours la France « un peu plus négative que la moyenne OCDE » selon les analyses académiques récentes, pour trois raisons principales : l’insertion professionnelle des immigrés y reste relativement plus défavorable, le dividende démographique demeure faible compte tenu de l’ancienneté de l’immigration, et le système redistributif plus étoffé mutualise davantage les écarts de niveau de vie.

Persistance des écarts selon l’origine

La distinction entre migrants européens et extra-européens se retrouve également dans les données françaises récentes. Selon les dernières statistiques Insee 2023, les immigrés originaires d’un pays de l’UE affichent un taux de chômage de 7,6%, très proche de celui des natifs, contre 17,7% pour les migrants hors UE – un taux qui atteint même 20% pour les personnes originaires du Maghreb et de Turquie France Stratégie.

Cette disparité se reflète directement dans la répartition des coûts 2023 : sur les 41 milliards d’euros de coût net, 34,4 milliards proviennent spécifiquement des étrangers hors UE qui ne sont pas en emploi, confirmant que « le coût pour les finances publiques provient donc principalement des étrangers qui ne sont pas en emploi », selon l’analyse de Pierre Danon, ancien directeur de campagne présidentielle.

Un profil de contribution lié à l’âge, confirmé par les données récentes

L’étude européenne révèle un schéma commun à tous les pays, la contribution fiscale nette varie considérablement selon l’âge, indépendamment de l’origine. Pour tous les groupes, natifs, migrants intra et extra-européens,  elle est négative jusqu’à environ 30 ans (coûts d’éducation), positive et croissante durant la vie active avec un pic vers 50 ans, puis redevient fortement négative après 65 ans (pensions et santé).

Les analyses françaises récentes confirment ce schéma. En 2022, selon l’Insee, 14,2% des immigrés ont moins de 25 ans contre 29% de l’ensemble de la population, tandis que 51,1% d’entre eux sont âgés de 25 à 54 ans contre 37% pour l’ensemble de la population Cairn. Cette concentration dans les tranches d’âge actives explique partiellement pourquoi l’impact global reste modéré malgré une contribution individuelle plus faible.

Cependant, les migrants intra-européens rattrapent ou dépassent souvent les natifs vers la cinquantaine, tandis que les extra-européens restent généralement en dessous sur toute la durée de vie active.

L’impact persistant du niveau de qualification

Ces écarts s’expliquent largement par les différences de qualification et d’insertion professionnelle qui persistent en 2023. En France, 38% des immigrés âgés de 30 à 64 ans n’ont aucun diplôme ou un niveau brevet contre 19% pour l’ensemble des 30-64 ans, selon les dernières données Insee.

Cette situation découle notamment de la structure des flux migratoires français qui n’a pas fondamentalement évolué : l’immigration familiale représente toujours 35% des entrées permanentes contre seulement 17,6% pour l’immigration économique, selon les derniers chiffres OCDE disponibles. Cette répartition contraste avec d’autres pays européens qui ont développé des politiques migratoires plus sélectives.

Répartition détaillée des coûts selon les données 2023

L’analyse détaillée des dépenses publiques en France révèle des profils de consommation qui se sont précisés avec les données 2023. La répartition du coût brut de 75,1 milliards d’euros s’établit ainsi :

Santé : 12,1 milliards (premier poste, incluant AME et soins spécialisés)
Prestations de solidarité : 7,4 milliards (RSA, allocations familiales, aides au logement)
Accueil et accompagnement : 5,6 milliards (dont 2,5 milliards pour l’enseignement supérieur des étudiants étrangers)
Sécurité et justice : 5,5 milliards (incluant les coûts liés à la délinquance et au contentieux)
Hébergement et logement : 3,2 milliards (hébergement d’urgence et logement social)

Cette répartition confirme que les coûts se concentrent sur les prestations de base (santé, solidarité) et l’accompagnement, reflétant à la fois la structure démographique plus jeune des populations immigrées et leurs difficultés d’insertion économique persistantes.

Débats méthodologiques sur les évaluations récentes

Les données 2023 font l’objet de débats méthodologiques importants au sein de la communauté académique. Xavier Chojnicki et Lionel Ragot, dans leur analyse publiée par Cairn en 2024, soulignent que « évaluer la contribution économique de l’immigration est une question particulièrement complexe » et que « notre système de statistiques publiques n’est pas construit dans l’objectif de désagréger ses différentes composantes par sous-catégories de population » L’Express.

Leurs propres travaux, basés sur une méthodologie différente utilisant les enquêtes microéconomiques, aboutissent à une fourchette comprise entre -0,5% et +0,05% du PIB, soit un impact beaucoup plus modéré que les 1,5% suggérés par certaines évaluations récentes.

Un enjeu de politique publique européen

Ces données actualisées soulèvent des questions importantes sur les politiques migratoires européennes. Les pays qui affichent toujours les meilleures performances, notamment l’Irlande avec ses 56% d’immigrés diplômés du supérieur contre 47% pour les natifs ont développé des systèmes d’immigration choisie privilégiant les qualifications.

La France, qui ne compte toujours que 8% d’inventeurs étrangers déposant des brevets contre près de 30% aux Pays-Bas et au Canada, pourrait bénéficier d’une réorientation de sa politique migratoire vers une immigration économique plus qualifiée, comme le suggèrent tant le Conseil d’Analyse Économique que les analyses récentes.

L’étude européenne de 2020, par sa méthodologie rigoureuse basée sur les calculs de micro-simulation EUROMOD, reste la référence comparative la plus fiable. Complétée par les données françaises 2023, elle confirme que l’impact économique varie considérablement selon les politiques d’accueil et d’intégration, mais aussi selon la structure des flux migratoires de chaque pays. Les ordres de grandeur demeurent stables, mais les débats méthodologiques révèlent la nécessité d’harmoniser les approches d’évaluation à l’échelle européenne.