Mortalité infantile en hausse : quel lien avec l’origine ?

En 2024, 2 709 enfants sont morts en France avant leur premier anniversaire. Rapporté aux naissances vivantes, cela donne un taux de 4,1 décès pour 1 000, soit à peu près un bébé sur 250. En 2011, ce taux était tombé à 3,5 ‰, son plus bas historique. Depuis, il remonte lentement, alors que la moyenne européenne continue de baisser.

Le sujet est revenu dans le débat cet été avec un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), rédigé en janvier 2026 et rendu public début août après avoir été révélé par la presse. Une phrase en a été retenue plus que les autres. La hausse de la mortalité chez les enfants de mères nées à l’étranger expliquerait « 100 % » de la hausse. Sur les réseaux, c’est vite devenu « la mortalité infantile augmente à cause des étrangers ». Le raccourci n’est pas complètement faux. Il est surtout très imprécis et il fait dire aux chiffres ce qu’ils ne disent pas.

Une hausse concentrée sur le premier mois de vie

Avant de parler d’origine, il faut savoir de quels décès on parle. Selon l’IGAS, toute la hausse observée depuis 2011 vient de la mortalité néonatale, c’est-à-dire des décès survenus pendant les 28 premiers jours. Après le premier mois, le taux est resté stable.

Ces premiers jours concentrent d’ailleurs l’essentiel du risque. Environ un quart des décès d’enfants de moins d’un an surviennent le jour même de la naissance et la moitié entre le premier et le vingt-septième jour. La grande prématurité en est la principale cause. On parle donc moins de bébés qui tombent malades à la maison que de grossesses qui se terminent trop tôt ou mal. La capacité des maternités à prendre en charge ces naissances à haut risque devient alors décisive.

Le résultat se lit dans les classements. La France occupait la 3e place de l’Union européenne à la fin des années 1990. Elle est descendue au 20e rang en 2021, puis au 23e à partir de 2022. En 2023, son taux atteignait 4,0 ‰ contre 3,3 ‰ en moyenne dans l’UE.

Ce que disent vraiment les chiffres sur les mères nées à l’étranger

Le premier point est souvent oublié. Les statistiques ne portent pas sur les « étrangers » mais sur le lieu de naissance de la mère. Une femme née au Maroc ou au Cameroun puis naturalisée française compte comme mère née à l’étranger. Ni sa nationalité ni celle de l’enfant n’entrent en ligne de compte.

L’IGAS compare deux périodes, 2010-2014 et 2015-2022. Chez les enfants de mères nées en France, la mortalité infantile n’a pas bougé et reste à 3,3 %. Chez les enfants de mères nées à l’étranger, elle est passée de 4,5 % à 5,3 %. Deux mouvements s’additionnent donc. La part des naissances de mères nées à l’étranger a augmenté et le risque a lui-même progressé dans ce groupe.

C’est là qu’intervient le fameux « 100 % ». Dans la décomposition reprise par l’IGAS à partir de travaux de l’Insee, la hausse totale entre les deux périodes atteint 0,25 point pour 1 000 naissances. Le poids croissant des mères nées à l’étranger dans les naissances pèse environ 0,08 point. La dégradation du taux de mortalité dans ce groupe en pèse 0,17. Comme le taux des mères nées en France est resté stable, cette seconde composante est attribuée à 100 % aux mères nées à l’étranger.

Ce chiffre ne veut donc pas dire que 100 % des bébés décédés ont une mère née hors de France. Il ne couvre pas non plus toute la hausse entre 2011 et 2024, puisque la période et le calcul ne sont pas les mêmes. Une décomposition de ce type dit où la hausse se situe. Elle ne dit pas pourquoi.

Des écarts très différents selon la région d’origine

Mettre toutes les mères nées à l’étranger dans le même panier efface la donnée la plus parlante. L’Insee publie des taux moyens sur 2004-2022 selon la région de naissance de la mère.

Lieu de naissance de la mèreDécès avant un an pour 1 000 naissances vivantes (2004-2022)
France3,4 ‰
Autres pays d’Europe3,3 ‰
Asie3,5 ‰
Maghreb4,6 ‰
Autres pays d’Afrique7,5 ‰
Ensemble3,7 ‰

Les enfants de mères nées ailleurs en Europe ou en Asie meurent à peu près au même rythme que ceux de mères nées en France. L’écart vient d’Afrique, modéré pour le Maghreb, beaucoup plus net pour le reste du continent où le taux est environ 2,2 fois celui des mères nées en France. Les données publiées s’arrêtent à ces grandes régions. Impossible donc d’en tirer un taux pour l’Algérie, le Mali ou la Côte d’Ivoire.

Ces moyennes décrivent un niveau de risque sur près de vingt ans. Elles ne mesurent pas, à elles seules, la contribution de chaque groupe à la hausse récente.

Pourquoi le risque est-il plus élevé ?

Ni l’IGAS ni l’Insee ne présentent l’origine comme une cause médicale. Les deux institutions décrivent des facteurs qui se cumulent plus souvent chez ces mères. Elles sont davantage touchées par la précarité et connaissent plus souvent des problèmes de santé. Leur grossesse est aussi moins bien suivie. Le suivi prénatal est jugé inadéquat pour 35 % des mères nées en Afrique subsaharienne, contre 17 % des mères nées en France. Un suivi irrégulier, c’est un diabète gestationnel ou une hypertension repérés trop tard et une menace d’accouchement prématuré qu’on ne voit pas venir.

Le rapport de l’IGAS insiste sur les obstacles d’accès aux soins. Les populations les plus vulnérables sont « encore trop souvent dans l’impossibilité » d’accéder à la prévention et au suivi prévus pendant les 1 000 premiers jours de l’enfant. La barrière de la langue, un hébergement instable, une couverture santé qui tarde à se mettre en place ou une PMI saturée suffisent à faire rater des rendez-vous décisifs.

Le gradient social se retrouve d’ailleurs chez toutes les mères. Sur 2004-2022, la mortalité infantile atteint 2,2% chez les enfants de mères cadres, 3,5% chez les ouvrières et 5,1% chez les femmes inactives ou dont la catégorie sociale est inconnue. Le risque est aussi nettement plus élevé dans les zones les plus défavorisées.

Il faut pourtant rester honnête sur ce point. L’Insee précise qu’à caractéristiques égales, le sur-risque persiste pour les mères nées au Maghreb et dans le reste de l’Afrique. Les variables disponibles dans l’étude (âge, catégorie sociale, lieu de résidence, sexe de l’enfant) n’expliquent donc pas tout l’écart. Cela ne prouve aucune cause liée à l’origine en elle-même. Ces fichiers ne contiennent ni les causes de décès ni le dossier médical de la grossesse, ce qui laisse de côté des éléments comme la qualité réelle du suivi, l’état de santé avant la grossesse ou les conditions de logement.

D’autres facteurs pèsent sur toutes les naissances

Résumer la hausse à l’immigration fait oublier tout ce que le rapport décrit par ailleurs. Les mères sont plus âgées qu’il y a vingt ans et le risque remonte nettement après 38 ans. Les grossesses multiples ont un taux de mortalité infantile environ cinq fois supérieur à celui des naissances uniques. La part des femmes en surpoids ou obèses avant leur grossesse est passée de 22,8 % en 2003 à 31,8 % en 2016.

Le territoire compte aussi. L’outre-mer affiche un taux moyen de 8,0 ‰ sur 2004-2022, plus du double de la métropole, même si l’IGAS estime qu’il ne suffit pas à expliquer la reprise nationale. Certains départements, urbains comme ruraux, présentent des résultats « particulièrement dégradés » alors que d’autres se comparent aux meilleurs pays européens. L’Île-de-France pèse lourd dans la remontée observée depuis 2011.

Les pistes du rapport

Les 24 recommandations de l’IGAS visent surtout l’organisation des soins. Aller vers les femmes enceintes vulnérables plutôt que d’attendre qu’elles viennent, renforcer les PMI, viser au moins un lit de réanimation néonatale pour 1 000 naissances, mieux suivre les familles fragiles après le retour à domicile ou encore publier des indicateurs de résultats pour chaque maternité. Le rapport demande aussi un plan stratégique de périnatalité pour 2027-2030.