La question de la rémunération des grands patrons français fait régulièrement débat dans l’opinion publique. Luca de Meo, ancien directeur général de Renault devenu PDG de Kering en 2025, incarne parfaitement cette problématique avec des revenus qui se chiffrent en millions d’euros. Mais derrière ces montants astronomiques se cache une réalité fiscale souvent méconnue. Combien paie-t-il réellement au fisc français ? La réponse va peut-être vous surprendre.
La rémunération de Luca de Meo chez Renault
Pendant son mandat chez Renault, Luca de Meo a progressivement vu sa rémunération augmenter. En 2023, il percevait 5,3 millions d’euros, un montant qui a grimpé à environ 4,37 millions d’euros en 2024 selon les dernières données publiées. Cette rémunération se décomposait en plusieurs éléments distincts, chacun ayant sa propre fiscalité.
Le salaire fixe annuel du dirigeant italien atteignait 1,7 million d’euros en 2024, soit une augmentation de 31 % par rapport à l’année précédente. À cela s’ajoutait une part variable pouvant atteindre plusieurs millions d’euros selon les performances du groupe automobile. Pour justifier ces montants devant les députés français en février 2025, Luca de Meo expliquait travailler entre 60 et 80 heures par semaine.
Comment est imposé le salaire d’un PDG en France
Contrairement à une idée reçue, le salaire des dirigeants d’entreprise, qu’il soit fixe ou variable, est imposé exactement comme celui de n’importe quel salarié en France. Il entre dans la catégorie fiscale des traitements et salaires et subit le barème progressif de l’impôt sur le revenu.
Le barème progressif 2025
Pour les revenus de 2024, le barème applicable en 2025 se décompose ainsi :
- 0 % jusqu’à 11 497 euros
- 11 % de 11 498 à 29 315 euros
- 30 % de 29 316 à 83 823 euros
- 41 % de 83 824 à 180 294 euros
- 45 % au-delà de 180 294 euros
Avec un salaire fixe de 1,7 million d’euros, la quasi-totalité des revenus de Luca de Meo tombe dans la tranche marginale à 45 %. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Le calcul précis de l’impôt sur 1,7 million d’euros
Appliquons le barème progressif à ce salaire fixe. Sur 1,7 million d’euros de revenus imposables, le calcul donne les résultats suivants :
La tranche à 0 % ne génère aucun impôt. La tranche à 11 % produit environ 1 925 euros d’imposition. La tranche à 30 % ajoute 16 063 euros. La tranche à 41 % contribue pour 38 853 euros. Enfin, la tranche à 45 % représente la part la plus importante avec environ 685 052 euros, calculée sur la somme dépassant 177 106 euros.
Au total, l’impôt sur le revenu s’élève à environ 741 893 euros pour le seul salaire fixe. Mais ce n’est pas terminé.
La contribution exceptionnelle sur les hauts revenus
La France applique une taxation supplémentaire aux contribuables percevant des revenus très élevés. Cette contribution exceptionnelle fonctionne par paliers :
Un taux de 3 % s’applique sur la fraction comprise entre 250 000 et 500 000 euros de revenu fiscal de référence. Au-delà de 500 000 euros, le taux passe à 4 %. Pour Luca de Meo, cette contribution représente environ 55 500 euros supplémentaires chaque année.
En additionnant l’impôt sur le revenu et la contribution exceptionnelle, le total atteint environ 797 393 euros d’impôts payés uniquement sur le salaire fixe de 1,7 million d’euros. Le taux effectif d’imposition s’établit ainsi à environ 47 %.
La fiscalité de la rémunération variable
La part variable de la rémunération d’un dirigeant fait souvent l’objet de confusion. Beaucoup imaginent qu’elle bénéficie d’un régime fiscal avantageux. En réalité, elle est imposée exactement comme le salaire fixe, au barème progressif de l’impôt sur le revenu.
Pour Luca de Meo, dont la part variable pouvait atteindre 2,7 millions d’euros selon les objectifs atteints, cette somme s’ajoute au salaire fixe dans la déclaration fiscale. Elle subit donc elle aussi une imposition à 45 % dans la tranche marginale, plus la contribution exceptionnelle.
Sur une rémunération totale de 4,37 millions d’euros en 2024, le montant des impôts grimpe à environ 2 millions d’euros. Un chiffre qui peut sembler astronomique, mais qui représente près de la moitié des revenus du dirigeant.
Les dividendes et la Flat Tax
Les dividendes constituent un autre mode de rémunération possible pour les dirigeants actionnaires. Contrairement aux salaires, ils bénéficient d’un régime fiscal différent avec le prélèvement forfaitaire unique, communément appelé flat tax.
Ce prélèvement s’élève à 30 % et se décompose en deux parties. Les 12,8 % correspondent à l’impôt sur le revenu, tandis que les 17,2 % représentent les prélèvements sociaux. Le contribuable peut toutefois opter pour le barème progressif avec un abattement de 40 % sur les dividendes, mais à ce niveau de revenus, la flat tax reste généralement plus avantageuse.
Si Luca de Meo percevait par exemple 1 million d’euros de dividendes, la fiscalité s’élèverait à 300 000 euros. Un taux certes inférieur aux 47 % du salaire, mais ce revenu ne permet pas de cotiser à la retraite, chômage etc..
Les possibilités de défiscalisation sont-elles efficaces ?
Face à une telle charge fiscale, on pourrait imaginer que les grands dirigeants recourent massivement aux dispositifs de défiscalisation. La réalité est plus nuancée.
Le plan d’épargne retraite permet certes de déduire les versements effectués du revenu imposable, mais le plafond de déduction est limité à environ 37 000 euros par an. Pour un dirigeant payant 2 millions d’euros d’impôts, l’économie fiscale générée représente au mieux 17 000 euros, soit moins de 1 % du total.
Le plan d’épargne en actions offre une exonération d’impôt sur le revenu après cinq ans de détention, mais son plafond de versement est limité à 150 000 euros. Les investissements dans les PME, les fonds d’investissement de proximité ou les fonds communs de placement dans l’innovation procurent des réductions d’impôt, mais elles sont plafonnées à quelques dizaines de milliers d’euros.
Au final, les marges de manœuvre restent limitées pour les très hauts revenus. Les dispositifs de défiscalisation permettent d’économiser au maximum quelques dizaines de milliers d’euros, une goutte d’eau comparée aux millions versés au Trésor public.
Le passage chez Kering change-t-il la donne ?
En quittant Renault pour rejoindre le groupe de luxe Kering en 2025, Luca de Meo a considérablement augmenté sa rémunération. Son package comprend une prime de bienvenue de 20 millions d’euros, un salaire fixe de 2,2 millions d’euros annuels et une rémunération variable pouvant atteindre 6,6 millions d’euros en cas de surperformance.
Au total, sa rémunération annuelle pourrait grimper jusqu’à 20 millions d’euros. Avec une telle somme, la facture fiscale explose. En appliquant les mêmes règles de calcul, Luca de Meo pourrait verser près de 9 millions d’euros d’impôts chaque année à l’État français. Un record qui le place parmi les plus gros contributeurs individuels du pays.
La prime d'embauche de 20 millions d’euros, considérée comme un salaire exceptionnel, subira elle aussi le barème progressif et la contribution exceptionnelle. Son imposition pourrait donc dépasser 9 millions d’euros l’année de son versement.
Les PDG du CAC 40 et l’impôt
Luca de Meo n’est pas un cas isolé. Les dirigeants du CAC 40 perçoivent en moyenne 7,1 millions d’euros de rémunération annuelle selon les dernières données disponibles. Cette moyenne masque toutefois de fortes disparités.
Bernard Charlès, PDG de Dassault Systèmes, a ainsi touché plus de 46 millions d’euros en 2023, un record absolu. Carlos Tavares, patron de Stellantis, a perçu près de 20 millions d’euros. À l’inverse, certains dirigeants se contentent de quelques centaines de milliers d’euros annuels.
Ces rémunérations élevées génèrent des recettes fiscales substantielles pour l’État. Un dirigeant percevant 10 millions d’euros verse environ 4,7 millions d’impôts. Rapporté aux quarante entreprises du CAC 40, le montant total dépasse largement les 100 millions d’euros par an.
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La perception publique de ces rémunérations
Le débat sur les salaires des grands patrons dépasse largement la question fiscale. Selon Oxfam, les PDG du CAC 40 gagnent en moyenne 117 fois plus que le salaire moyen des employés de leurs entreprises. Cet écart vertigineux suscite de nombreuses critiques.
Certains observateurs estiment que même après impôts, ces dirigeants conservent des revenus nets exorbitants. D’autres soulignent que leur contribution fiscale importante participe au financement des services publics. Le débat reste ouvert et passionné.
La question de la légitimité de ces rémunérations interroge également. Luca de Meo a défendu les siennes en mettant en avant ses horaires de travail et les résultats obtenus chez Renault. L’argument convainc difficilement une partie de l’opinion publique qui peine à comprendre de telles différences de traitement.
Vers une évolution de la fiscalité des hauts revenus ?
La loi de finances pour 2025 a introduit une nouveauté majeure avec la contribution différentielle sur les hauts revenus. Ce dispositif vise à garantir un taux d’imposition minimum de 20 % pour les contribuables les plus aisés, même après déductions et optimisations fiscales.
Cette mesure concerne les foyers fiscaux dont le revenu fiscal de référence ajusté dépasse 250 000 euros pour une personne seule ou 500 000 euros pour un couple. Elle permet d’éviter que certains contribuables très fortunés ne paient proportionnellement moins d’impôts que des salariés aux revenus moyens grâce à des montages fiscaux complexes.
Pour Luca de Meo et les dirigeants comme lui, dont les revenus proviennent essentiellement de salaires imposés au barème progressif, cette mesure change peu de choses. Leur taux d’imposition effectif dépasse déjà largement les 20 % visés. En revanche, elle pourrait impacter les contribuables disposant de revenus du patrimoine importants bénéficiant de régimes fiscaux plus favorables.
Les alternatives à la rémunération salariale
Certains dirigeants privilégient d’autres formes de rémunération pour optimiser leur fiscalité. Les actions gratuites constituent l’une de ces alternatives. Elles sont soumises à une fiscalité mixte combinant une taxation au moment de l’attribution et une taxation en plus-value lors de la revente.
Les stock-options fonctionnent selon un principe similaire. Le dirigeant reçoit le droit d’acheter des actions de l’entreprise à un prix fixé à l’avance. Si le cours de l’action augmente, il réalise une plus-value au moment de la levée d’option, puis éventuellement une seconde lors de la revente des titres.
Ces dispositifs peuvent s’avérer fiscalement plus intéressants que le salaire pur, mais ils comportent des risques. Si le cours de l’action baisse, la valeur de la rémunération diminue voire s’annule. De plus, la législation française encadre strictement ces pratiques et les soumet à des cotisations patronales élevées.
Pour les entreprises du CAC 40, la tendance reste à la rémunération salariale complétée par des éléments variables liés aux performances. Cette approche permet de lier directement les intérêts du dirigeant à ceux des actionnaires tout en maintenant une transparence sur les montants versés.
Ce qu’il faut retenir
Luca de Meo, comme l’ensemble des dirigeants salariés français, paie ses impôts selon le barème progressif. Sur une rémunération de 4,37 millions d’euros chez Renault, il versait environ 2 millions d’euros au fisc, soit un taux effectif proche de 47 %. Avec son nouveau poste chez Kering et une rémunération potentielle de 20 millions d’euros annuels, sa contribution fiscale pourrait atteindre 9 millions d’euros par an.
Les possibilités de défiscalisation restent limitées à ce niveau de revenus. Les dispositifs classiques comme le plan d’épargne retraite ou les investissements dans les PME permettent d’économiser quelques dizaines de milliers d’euros au mieux, une somme marginale comparée à la charge fiscale totale.
Cette réalité fiscale illustre la progressivité de l’impôt en France. Plus les revenus augmentent, plus le taux d’imposition s’élève. Les très hauts revenus supportent ainsi une part importante de la collecte de l’impôt sur le revenu, même si le débat persiste sur la légitimité des écarts de rémunération entre dirigeants et salariés.

Yann, 35 ans, passionné par les enjeux de société et de politique, porte un regard libre et attentif sur le monde qui l’entoure. Installé à Strasbourg, ville qu’il affectionne tout particulièrement, il décrypte l’actualité avec curiosité, rigueur et une volonté constante de comprendre et faire comprendre les dynamiques à l’œuvre dans notre époque